Afrique Sub-Saharienne

  • Agriculture : Un plan Marshall pour l'Afrique

    Mamadou Traoré

    11/09/17

Lecture rapide

  • Selon le président ivoirien, US$400 milliards sont requis pour le secteur agricole africain

  • Les experts rappellent les Etats à leurs obligations de dépenses dans le secteur

  • La science devrait occuper une place de choix dans la relance de l'agriculture

Selon l’Alliance pour une Révolution verte en Afrique (Alliance for a Green Revolution in Africa - AGRA), le montant des importations de nourriture de subsistance de l’Afrique pourrait atteindre 100 milliards de dollars (environ 54.500 milliards de Francs CFA) en 2030, contre 30 milliards de dollars (16.350 milliards de Francs CFA) actuellement.
  
Lors de la 7ème édition du Forum pour la Révolution verte en Afrique (AGRF), tenu du 9 au 10 septembre à Abidjan, en Côte d’Ivoire, plusieurs accords de partenariat public-privé ont été signés, ainsi que des intentions de financement à hauteur de 44 milliards de dollars américains (24.000 milliards de Francs CFA), contre 30 milliards annoncés lors de l'AGRF 2016, organisé à Nairobi, au Kenya.
 
Bien que jugé satisfaisant par la présidente de l’AGRA, Agnes Kalibata, ce résultat semble encore loin de couvrir les besoins colossaux de financement du secteur.

“Nous avons un engagement pour mettre fin à la faim à travers le monde.”

Mamadou Biteye Obé
Fondation Rockefeller


Ainsi, des dirigeants, partenaires et acteurs ont fait un plaidoyer pour un "Plan Marshall" en faveur de l’agriculture africaine.
 
Le but est de mobiliser tous les acteurs, notamment les philanthropes, les donateurs et les institutions financières, autour du secteur agricole africain, en particulier les petits producteurs.
 
400 milliards de dollars
 
Selon le président ivoirien, Alassane Ouattara, les besoins de financement pour le développement de l’agriculture en Afrique s’évaluent à 400 milliards de dollars US (218.000 milliards de Francs CFA).
 
Ce qui nécessite, selon lui, l’adhésion d’un nombre plus important de partenaires en soutien aux efforts des pays africains.
 
"Les investissements aussi bien publics que privés, dans le secteur agricole et dans le développement rural, ne sont pas suffisants pour faire face aux besoins en infrastructures, en énergie, ou encore pour créer la valeur ajoutée et les emplois nécessaires pour retenir les jeunes qui désertent le monde rural pour aller dans les zones urbaines ou émigrer hors d’Afrique", a en outre estimé le chef de l’Etat ivoirien.
 
Part des Etats
 
"Un Plan Marshall est important, c’est même très utile", soutient pour sa part Mamadou Biteye Obé, économiste agricole et directeur pour l'Afrique de la Fondation Rockefeller, interrogé par SciDev.Net dans la capitale économique ivoirienne.
 
Néanmoins, ce dernier suggère que les Etats africains inscrivent au préalable l’agriculture comme première priorité en matière de développement. "On peut être appuyé, mais il faudrait que nous-mêmes nous montrions déjà la voie. Personne ne viendra de l’extérieur pour développer nos pays, certainement pas aussi notre agriculture", soutient Mamadou Biteye Obé.
 
La Fondation Rockefeller et divers autres partenaires se sont engagés à la faveur de cet AGRF 2017 à mobiliser ensemble 280 millions de dollars américains pour soutenir une transformation agricole inclusive dans au moins 11 pays d’Afrique.
 
"Nous avons un engagement pour mettre fin à la faim à travers le monde, mais par notre seule volonté en tant qu’institution étrangère, cette transformation ne se fera pas s’il n’y a pas un premier pas. Ainsi, un Plan Marshall viendrait compléter les efforts des pays africains eux-mêmes en la matière", assure Mamadou Biteye Obé, relevant qu’une agriculture inclusive est possible en Afrique. "Tout est question de volonté politique et d’organisation", assure-t-il.
 
Un autre préalable, indique pour sa part Peter Hazell, chercheur indépendant, c’est l’application par les dirigeants africains des "Engagements de Maputo" de 2003, qui veulent que chaque Etat africain consacre au moins 10% de son budget national à l’agriculture.
 
Mais quinze plus tard, ce taux reste en-deçà de 5% pour la plupart des pays, déplore le professeur Peter Hazell, qui commentait un "Rapport sur l’état de l’agriculture en Afrique" (1), publié par l’AGRA, à l’occasion de ce forum.
 
Agriculture familiale
 
Pour d’autres acteurs en revanche, l’agriculture familiale doit être mise en amont de toute politique de financement du secteur sur le continent. Selon Mamadou Cissoko, président d’honneur du Conseil national de concertation des ruraux (CNCR) du Sénégal, une organisation faîtière des paysans de ce pays, "cela va permettre de mettre en place un environnement favorable."
 
"Tous les pays qui sont cités en référence en matière agricole dans le monde aujourd’hui ont eu deux piliers, à savoir la définition d’une politique agricole consensuelle, c’est-à-dire avec les acteurs et le financement public. Ici, on veut mettre le privé en amont, ça n’a pas de sens", dit-il.
 
"Il faut sortir des paradoxes et des contradictions des politiques menées par les pays, car il n’y a pas de raison qu’il y ait encore la faim en Afrique. Les gouvernements doivent financer les équipements et aménagements pour les mettre à la disposition des paysans. Ce sera forcément rentable à moyen ou à long terme. C’est la solution pour l’autosuffisance alimentaire, mais aussi la stabilité des jeunes pour qu’ils s’intéressent à l’agriculture et à l’élevage", poursuit-il.
 
"En Afrique de l’Est, la propriété des plantations est transmise de génération en génération dans les familles. On ne peut pas financer le développement de la chaîne des valeurs si on ne comprend pas ni ne prend en compte cette structure particulière de l’agriculture africaine", complète Stephen Muchiri, directeur général de la Fédération des agriculteurs d’Afrique de l’Est, regroupant des organisations paysannes du Kenya, de la Tanzanie, de l’Ouganda et du Rwanda.
 
Science et technologie
 
La science et la technologie, pour bien des participants, sont aussi importantes à prendre en compte dans tout plan Marshall en faveur de l’agriculture africaine. Il s’agit, étayent-ils, d’appuyer l’innovation dans le secteur agricole.
 
Mamadou Biteye Obé note que le développement de nouvelles variétés et l’utilisation de la biotechnologie peuvent être déterminants pour être plus productifs, plus adaptés aux contextes africains, et permettre de vaincre la faim.
 
"Il faut que ces capacités soient davantage développées chez nous, en finançant les institutions de recherche, les universités, les laboratoires, et pour que nous puissions développer des approches qui sont beaucoup plus pertinentes et adaptées à ce contexte", estime le directeur Afrique de la Fondation Rockefeller.
 
Au niveau des exploitations familiales également, la science peut aider à trouver une solution durable au problème de la productivité, affirme Mamadou Sissoko, citant le cas du manioc qui peut passer de 15.000 à 60.000 tonnes à l’hectare, grâce à la découverte d’une nouvelle variété par l'Institut international pour l'agriculture tropicale (IITA), basé au Nigéria.
 
Quant à Stephen Muchiri, il pense aussi que le financement de la science dans le secteur peut permettre aux fermiers de faire face aux conséquences du changement climatique comme la sécheresse, et leurs effets sur les cultures.
 
Formation
 
Par ailleurs, estiment les experts, ce plan de financement, s’il devait être mis au point, devrait également cibler la formation des acteurs, surtout dans l’agriculture familiale.
 
"L’anacarde, par exemple, restera une culture de famille, mais il faut que les fermes familiales deviennent plus efficaces. Il faut aller vers des formations spécifiques des membres des familles, de sorte que chacun ait une compétence lui permettant d’apporter un plus à la chaîne de valeur", avance Rita Weidinger, directrice exécutive de l’Initiative Cajou compétitif, un projet de partenariat public-privé financé par l’agence de coopération allemande (GIZ).
 
"On a par exemple besoin de mécaniciens, de bonnes routes, d’une bonne gestion des affaires, d’avoir une bonne santé, etc.", ajoute-t-elle.
 
La finalité de tout ce processus est une transformation accrue des produits, car la majorité des grands pays producteurs comme la Côte d’Ivoire exportent 80 % de leur production à l’état brut.