Afrique Sub-Saharienne

  • Les chimistes ouest-africains au service de la rentabilité agricole

    Mathieu Bonkoungou

    19/08/13

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  • La Société ouest-africaine de chimie (SOACHIM) a tenu ses 15e journées scientifiques annuelles du 12 au 15 août dernier à Ouagadougou, avec un accent sur la contribution de la chimie au développement

  • Les participants ont fait le point des recherches dans le domaine de l’application de la chimie à l’agriculture et regretté le peu de soutien des gouvernements à la recherche

  • Ils ont aussi souhaité une plus grande implication du secteur privé dans le financement de la recherche en chimie

Cette société savante créée en 1994 est un cadre d’échanges et de partage de savoir et de savoir-faire où se côtoient des acteurs du monde académique, des instituts et centre de recherche et de formation
 
Les quatre journées auront été particulièrement studieuses pour les chimistes ouest-africains. 14 conférences plénières, 106 communications orales, 16 par affiches et 12 fiches techniques scientifiques.

L’objectif pour les chercheurs était d’améliorer l’apport de la chimie au développement de leurs pays.

« On a vu des résultats aussi bien dans le domaine du compostage pour améliorer la fertilité des sols, des résultats de travaux sur les matériaux, comment mettre en place un matériau composite pour améliorer les constructions. Il y a eu aussi des résultats de travaux sur les substances bioactives qui puissent servir à l’amélioration de la santé des populations. Bref, ce congrès nous a permis d’avoir une idée sur les résultats récents au niveau des huit pays de l’espace SOACHIM », explique le Professeur Roger Nebie, directeur de recherche à l’Université de Ouagadougou et directeur du Fonds national de la recherche et de l’innovation pour le développement.

 
Les chercheurs ouest-africains trouvent

 
Les contributions scientifiques présentées ont concerné des domaines comme « la santé et l’alimentation ».

Sur ce point précis, les chercheurs ouest-africains ont démontré que le tandem santé /sécurité sanitaire des aliments constitue un facteur déterminant pour un développement durable.
 
Le Professeur Hamani Daouda de l’Université de Niamey, après des travaux menés au Niger, a montré que la déperdition de l’iode des aliments repose sur toute la chaine depuis la production à la consommation des produits, en passant par leur conditionnement, la distribution et les pratiques culinaires.

Le goitre a été cité comme l’une des conséquences les plus connues dérivant de la carence en iode dans l’alimentation.

Parmi les mesures nécessaires pour corriger ces carences, le Professeur Daouda a noté que le renforcement de la règlementation en vigueur et des contrôles frontaliers et sur les lieux de vente se sont avérés incontournables.
 
Des résultats ont également été exposés sur des applications des extraits  naturels de certaines plantes dans la pharmacopée et la médecine traditionnelles africaines. 

Ainsi, des extraits de  Baphia nitida, Alchonea cordifolia, Dichostachys cinere, Fagara xanthoxyloides, de Fagaraleprieurii, Poligonum senegalese et de Combretum nigrican, possèdent des propriétés antioxydantes, antiradicalaires antispasmodiques, de complexation métallique, antibactériennes, antiprolifératives sur les cellules cancéreuses mammaires anti-drépanocytaires in vitro.
 
D’autres extraits aqueux des feuilles de Bridelia ferrugenia, Lophira lanceolata, Oxytenanthera abyssynica, ont des activités antihyperglycémiantes.
 
Sur le volet de l’apport de la chimie aux productions agro-pastorales, le Professeur Roger Nebie affirme que ce sont tous les domaines qui sont concernés.
 
« Cela va dans le domaine de la production, puisque la chimie peut permettre de mieux conserver les semences à travers les substances bioactives pour conserver les semences sans résidus nocifs. Et si les semences sont bien conservées, nous avons des plants qui ont de la vigueur, donc la productivité va être améliorée. Aussi, la chimie peut permettre d’améliorer la fertilité des sols. Quand on dit chimie, il ne faut pas voir seulement les produits chimiques de synthèse mais il y a aussi les substances naturelles pour améliorer la fertilité et la structure des sols, ainsi que la conservation post-récolte », indique le chercheur burkinabè.
 
Les travaux du Professeur Gnon Baba de l’Université de Kara ont porté sur l’amélioration de la fertilité des sols.

Il a relevé dans sa conférence que la forte demande de la productivité agricole corrélée avec l’utilisation abusive des engrais chimiques contribue à l’appauvrissement des sols.

Le Professeur Baba a montré que le compost, malgré ses limites d’application et de disponibilité, se présente comme une alternative. La chimie pourra s’impliquer davantage dans l’incorporation des propriétés fertilisantes, tout en améliorant la structure des sols.
 
D’autres études, comme celle du Professeur Yvonne Bonzi-Coulibaly, directrice de recherche à l’Université de Ouagadougou, ont montré les potentialités d’approches chimiques, en l’occurrence les biopesticides d’origine végétale, qui pourraient être exploités pour une production agricole durable.
 
Accroitre la production agricole s’avère une impérieuse nécessite par ces temps de crises alimentaires récurrentes en Afrique et principalement dans les pays sahéliens.

Une nécessite qui s’impose à un moment où le débat fait rage sur l’opportunité d’utiliser les pesticides ou les organismes génétiquement modifiés.

 
Peut-on concilier agriculture bio et rendements ?

 
Le Professeur Faustin Sie Sib, secrétaire permanent de la SOACHIM, appelle à nuancer cette peur des pesticides. Pour lui, « il faut se méfier de l’amplification de ce concept dit bio ».

« La grosse production agro-pastorale en Europe est soutenue par l’utilisation massive des pesticides. Le problème, c’est la destruction des déchets de production. Dans beaucoup d’usines en Europe, il y a des stations d’épuration des eaux polluées. Dans nos pays malheureusement, on perd souvent de vue cet aspect important d’épuration des eaux polluées et cela pose problème. Tout est en fait une question d’équilibre. Il est clair que si nous n’améliorons pas nos méthodes de production avec la croissance de nos rendements, nous risquons d’aller vers de grandes disettes. Les populations croissant, je crois que l’Afrique est condamnée à utiliser les grandes méthodes de production, c’est-à-dire l’utilisation raisonnée des intrants agricoles que sont les pesticides », soutient le Professeur Sib.

“Il faut que nous arrivions à produire nous-mêmes ce que nous consommons et c’est la science qui peut nous aider dans ce sens.”

Professeur Boukari Jean Legma

 
Le Professeur Boukari Jean Legma est du même avis. Il explique qu’il faut donner la priorité à l’autosuffisance alimentaire : « Nous sommes condamnés à adopter de nouvelles méthodes de production, à faire appel à l’apport de la science. Je crois que notre priorité doit être l’autosuffisance alimentaire et tant que nous ne l’aurons pas atteinte, tous nos efforts seront vains. Il faut que nous arrivions à produire nous-mêmes ce que nous consommons et c’est la science qui peut nous aider dans ce sens. Mais il faut pour cela que les gens fassent confiance à la science. »
 
Pour ce qui est des organismes génétiquement modifiés, le secrétaire permanent de la SOACHIM, Faustin Sie Sib, comprend les interrogations. 

« Il y a des interrogations parce que là, on touche au cœur de la cellule par des modifications de gènes et c’est normal que l’homme se demande ce qui va se passer dans 50 ou 100 ans. Et c’est pourquoi il y a cette pression pour que ce savoir soit partagé. Le gros débat tient à ce que ceux qui mettent au point ces nouvelles semences en agriculture ne veulent pas partager la connaissance et c’est ce qui cause une certaine inquiétude.»
 
Les chercheurs restent néanmoins convaincus que les pays africains peuvent s’autosuffire sur le plan de l’alimentation, à condition que les résultats de la recherche au plan agricole connaissent un développement plus efficient.

 
La vulgarisation, le maillon faible
 

Malheureusement, constatent-t-ils, la vulgarisation de ces résultats reste le maillon faible de la chaine qui va du labo aux champs.
 
Le chainon manquant se trouve être parfois un opérateur privé très frileux qui hésite à engager des fonds pour développer les résultats de la recherche ou une politique de vulgarisation pour les faire connaitre auprès du grand public.
 
Les différents pays commencent toutefois à en prendre conscience. « Au Burkina par exemple, explique le Professeur Roger Nebie, on a mis en place le ministère de la recherche et de l’innovation, qui vient de créer une direction générale de la valorisation des résultats de la recherche qui doit mettre en place des centres d’incubateurs. Ces centres seront de véritables vitrines qui permettront tous les jours au commun des mortels de voir ce qui existe comme résultats et qui vont favoriser le transfert de ces résultats vers le développement.»
 
A l’issue de ses 15e journées annuelles, la SOACHIM a pris la résolution d’insuffler une nouvelle dynamique à ses groupes thématiques qui vont permettre réellement de travailler dans chacun des domaines, à impliquer le secteur privé pour avoir un vrai partenariat public-privé, aux fins de soutenir le développement de ses pays membres.
 
« Lorsque vous découvrez par exemple un nouveau composite qui améliore la productivité agricole, il faut que les gens le constatent avant de se l’approprier, mais qui va financer ce résultat pour que ce soit connu des entrepreneurs ? C’est ça le problème. Avec la création de cette direction de la valorisation, l’Etat burkinabè va mettre de l’argent pour qu’il y ait suffisamment de centres de démonstration et d’exhibition qui vont permettre aux opérateurs économiques de prendre conscience de ce résultat, de ce qu’on peut en faire et ainsi, ils vont venir. C’est la nouvelle dynamique en cours au Burkina », explique le Professeur Nebie.
 
Pour le Dr Boubie Guel, chef du département de chimie de l’Université de Ouagadougou, « l’Etat doit jouer un rôle d’interface entre les producteurs et les chercheurs. Il doit relayer les besoins des producteurs vers les chercheurs et les résultats de la recherche vers les producteurs. Mais l’Etat doit surtout accompagner les chercheurs sur le plan financier parce que la recherche coûte énormément cher ».
 
Et sur la question du financement, le Professeur Roger Nebie pense également que les Etats doivent assumer leur responsabilité.
 
« Pour nous, l’Etat doit rester le premier bailleur de la recherche dans nos pays, parce que lorsque la recherche est financée de l’extérieur, il se pose toujours un problème de priorités. Les priorités de ces bailleurs ne sont pas toujours conformes avec nos priorités nationales. Donc l’Etat doit être le premier pourvoyeur de fonds pour la recherche, puisque la recherche est un domaine de souveraineté de l’Etat », indique-t-il.

 
La chimie: la clé de la vie

 
Pour les membres de la SOACHIM, la chimie mérite que les Etats consentent des sacrifices, parce qu’il n’y a pas ce maillon de la vie qui ne soit pas impacté par la chimie.
 
Pour le secrétaire permanent de la Société ouest-africaine de chimie, le Professeur Faustin Sie Sib, cette « fée de la matière » qu’est la chimie est « la clé de la vie ».
 
« La chimie c’est la vie parce que la cellule vivante en soi est le siège d’une multitude de réactions chimiques. Les aliments que nous consommons résultent de processus chimiques. Les protéines, les sucres, les huiles, sont avant tout des substances chimiques. La chimie est incontournable dans le processus de la vie », affirme le Professeur Sib.
 
« Quand on prend l’exemple de la biochimie, la chimie du vivant, toutes les réactions métaboliques ou cataboliques sont des réactions chimiques. En biologie, l’oxydation qui permet d’apporter de l’oxygène à l’organisme est une réaction chimique. La chimiothérapie qui permet de détruire les cellules cancéreuses est une réaction chimique. Il n’y a pas de domaine où la chimie n’intervient pas un peu », renchérit le Professeur Boukari Jean Legma, de l’Université de Ouagadougou.
 
La SOACHIM fêtera son 20e anniversaire en 2014. L’âge de la maturité, selon ses membres, mais l’avenir laisse entrevoir quelques inquiétudes.

Si la relève est assurée pour la prochaine génération au moins, les vocations se font de plus en plus rares, par manque de bourses d’études et de motivation.
 
« Il faut encourager l’éducation scientifique, mais les concepts économiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international ont porté de graves préjudices au financement de la formation supérieure en général et de la recherche en particulier. Il faudrait arrêter une telle conception », affirme le secrétaire permanent de la SOACHIM, le Professeur Sie Sib.
 
Pour le Professeur Roger Nebie, les jeunes désertent pour aller dans les compagnies minières parce que les salaires y sont plus attrayants.
 
« Il y a beaucoup de jeunes qui s’intéressent à la chimie mais il faut savoir les maintenir en donnant les moyens pour construire les labos et de quoi faire la recherche, mais aussi des conditions salariales attrayantes pour les y maintenir, sinon ils iront voir ailleurs », conclut-il.