Afrique Sub-Saharienne

  • Protéger les innovations variétales en Afrique

    Amzath Fassassi

    29/09/17

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  • L'implication du secteur privé est cruciale dans l'essor de l'industrie des semences

  • L'enjeu reste la sécurité alimentaire, avec une population de 2,4 milliards en 2050

  • En plus des financements, un assainissement du cadre législatif est impératif

Des spécialistes africains des innovations variétales et des semences se sont réunis à Dakar (26-28 septembre) pour se pencher sur la protection des innovations variétales ou obtentions, condition essentielle d'une implication du secteur privé dans le développement de l'industrie des semences sur le continent.
 
La rencontre de trois jours a été organisée par l'Institut Sénégalais de Recherches Agricoles (ISRA), en partenariat avec l'Organisation africaine de la protection intellectuelle (OAPI) et l’Union internationale pour la protection des obtentions végétales (UPOV).
 
L'une des questions au cœur des assises de Dakar a été la professionnalisation de l'agriculture en Afrique, en la rendant plus compétitive, avec l'implication du secteur privé.

“Si nous continuons avec nos techniques culturales actuelles, nous mourrons de faim.”

Memassi Dosso
Directeur général de l'OAPI


Or cette implication passe d'abord par la protection des innovations variétales ou obtentions, qui conditionnent la productivité agricole.
 
"Les semences sont liées à la production de variétés adaptées aux différents écosystèmes de production", a expliqué à SciDev.Net Cheikh Alassane Sall, directeur de l'unité de production des semences de l'ISRA.
 
Une fois que ces variétés sont créées, on s'installe dans une dynamique de développement et de multiplication, en tenant grand compte de la qualité, explique l'expert. Cela signifie des semences certifiées, selon des processus déterminés, qui répondent aux besoins des différents agrosystèmes pour lesquels une variété donnée a été créée.
 
Ces processus impliquent l'existence d'un système qui permette de soutenir autant la production de variétés adaptées que la démultiplication de ces semences dans un système de contrôle.
 
Selon Cheikh Alassane Sall, il s'agit de points d'appui pour l'amélioration de la productivité agricole.
 
"Cela nécessite des moyens conséquents pour produire les résultats escomptés en vue de l'amélioration de la productivité agricole", explique-t-il encore.
 
Le séminaire de Dakar avait précisément pour objectif de renforcer la relation entre le secteur public, qui s'occupe de la génération de technologies et de l'initiation de la production des semences catégorielles et le secteur privé, pour satisfaire un besoin de financement durable qui permette de maintenir toute la filière, ainsi que le continuum de production : génération de technologies, production et distribution de semences.
 
Une autre contrainte majeure, d'ordre technique celle-là, concerne, les conséquences du changement climatique, qui imposent de générer plus régulièrement un renouvellement des variétés.
 
Selon Cheikh Alassane Sall, l'appui du secteur privé est donc essentiel et il va de pair avec son intervention précoce dans les systèmes de conception de semences.
 
Or ces financements privés font défaut à plusieurs étages du processus.
 
"Il faut qu'ils interviennent en amont dans la recherche pour aider à trouver des réponses adéquates à toutes les formes d'agrosystèmes", insiste le chercheur.
 
Et cet appui passe aussi par la protection des technologies générées, étant donné que le privé a pour vocation de contribuer à financer une partie de la recherche et qu'il aura à cœur de protéger ses investissements.
 
Ici intervient un acteur clé : l'organisation africaine de la propriété intellectuelle, qui est, avec l'Organisation régionale africaine de la propriété intellectuelle (ARIPO), l'une des deux entités régionales qui traitent des questions liées à la propriété intellectuelle.
 
La première, qui regroupe les pays francophones, se dit prête à s'engager aux côtés de l'industrie semencière. 
 
Memassi Dosso, le directeur général de l'OAPI, a déclaré que la rencontre de Dakar "vise à améliorer l'utilisation des droits de propriété intellectuelle dans les politiques de croissance de l'agriculture et de développement économique, du fait de leur nature commerciale".
 
Dans une interview à SciDev.Net, il a précisé que la protection en matière de droit à la propriété intellectuelle habilite les obtenteurs à passer des contrats de licence permettant aux compétences adéquates d'exploiter les résultats de la recherche."
 
L'enjeu économique tient au fait que, selon les projections des Nations unies, en 2050, l'Afrique abritera 2,478 milliards de personnes¹, soit autant de bouches à nourrir. "Si nous continuons avec nos techniques culturales actuelles, nous mourrons de faim", a souligné Memassi Dosso, estimant que "l'une des solutions les mieux indiquées consiste à mettre l'accent sur les obtentions végétales."

Cela permet aux agriculteurs d'avoir des semences de qualité, pour satisfaire les besoins des marchés et produire en qualité et en quantité, sur des surfaces de plus en plus réduites, mais grâce à la productivité de semences de qualité, tout le monde y gagnera, soutient le patron de l'OAPI.
 
D'où l'urgence de professionnaliser la production, la multiplication et la commercialisation des semences, en assurant une protection appropriée.
 
Mais la question de la professionnalisation des obtentions végétales en Afrique va bien au-delà de la protection.
 
Selon certains participants, hormis les questions liées à la recherche et à la propriété intellectuelle, il y a également lieu de se pencher sur diverses contraintes liées, entre autres, aux droits de douanes, à la libre circulation des semences, ainsi qu'aux cadres juridiques.
 
Ils ont ainsi déploré l'absence de réglementation dans plusieurs pays, ou, lorsqu'elle existe, un défaut d'application.
 
La République démocratique du Congo (RDC) est une parfaite illustration du premier scénario.

“On importe tout ce qu'on veut et dans un tel contexte, c'est très difficile d'opérer avec sérénité.”

Pierre Bukasa Katambayi


Joint par SciDev.Net, Pierre Bukasa Katambayi, président de l'Association Interprofessionnelle des Semences de la RDC (AISC), dénonce ainsi une absence totale de normes, préjudiciable aussi bien à l'industrie des semences qu'à la sécurité alimentaire.
 
"Notre problème principal est l'absence de lois semencières", a-t-il déclaré à SciDev.Net.
 
"On importe tout ce qu'on veut et dans un tel contexte, c'est très difficile d'opérer avec sérénité", poursuit-il.
 
Cette absence de législation s'accompagne d'une inefficacité totale des semences disponibles, dont certaines datent de cinquante ans ; leur pouvoir germinatif s'en trouve amoindri et il est difficile, à cet égard, d'avoir une agriculture productive.
 
En Côte d'Ivoire, s'il existe bien une loi sur la production des semences, elle est essentiellement de nature cosmétique.
 
Selon Appolinaire Koutou Assemien, qui dirige une structure semencière basée à Ndouci (commune de Tiassalé, à 120 km d'Abidjan), "la première problématique est d'ordre institutionnel. La législation semencière n'est pas respectée."
 
Il s'ensuit qu'en plus de la recherche de moyens de financement, se posent de graves questions de gouvernance que la rencontre de Dakar invite les décideurs politiques à régler au plus tôt, pour le bien de la sécurité alimentaire en Afrique.