Afrique Sub-Saharienne

  • Q&R : partager les connaissances sur les mauvaises herbes

    Julien Chongwang

    27/09/16

Lecture rapide

  • WIKWIO est une plateforme qui permet de partager les infos sur la flore adventice

  • Cet instrument s’adresse aux agriculteurs, agronomes, étudiants, enseignants, etc.

  • Des outils aident les utilisateurs à identifier, puis référencer les mauvaises herbes

Un groupe de chercheurs travaillant sous la coordination de Thomas Le Bourgeois, en service au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), vient de mettre au point un outil d’aide à la connaissance et à la gestion de la flore adventice ; laquelle renvoie aux mauvaises herbes qui envahissent les cultures dans les champs.
 
L’outil en question est baptisé WIKWIO pour Weed identification and knowledge in the western indian ocean (Identification et connaissance des adventices de l’ouest de l’océan indien).
 
Pour comprendre le fonctionnement de cette application qui pourrait être d’une grande utilité pour le secteur agricole en Afrique, SciDev.Net a pris attache avec Thomas le Bourgeois qui fournit ici davantage de précisions sur son fonctionnement. 
 

“Une multitude d'informations ponctuelles synthétisées et mises à disposition de l'ensemble de la communauté devient une source formidable de connaissance pour tous.”

Thomas Le Bourgeois
Chercheur au CIRAD, coordinateur du projet WIKWIO

 
Vous venez de coordonner la création de WIKWIO, une application collaborative de reconnaissance des plantes et de partage de connaissances sur la flore adventice. De quoi s’agit-il concrètement et quel est son principe de fonctionnement ?
 
Le projet WIKWIO (Weed Identification and Knowledge in the Western Indian Ocean / Identification et connaissance des adventices de l’Ouest de l’Océan Indien) a développé une combinaison particulière d'approches participatives et d'outils de travail collaboratif. Ce projet a pour objectif général de créer un réseau scientifique et technologique au service de l'agriculture, du développement, de la recherche et de l’enseignement agronomique, pour faciliter le partage des connaissances et optimiser les pratiques de gestion des mauvaises herbes. Il permet de partager, de synthétiser et de diffuser les connaissances que les acteurs de la production tropicale possèdent de façon empirique ou scientifique sur les mauvaises herbes des cultures de la région.
 
Comment se présente et fonctionne matériellement cet outil ?
 
Il s'agit concrètement de la combinaison d'un portail collaboratif de type Web 2.0 et d'applications mobiles dédiées à la collecte d'observations et à l'identification des plantes. Le portail peut être utilisé par tout public (agriculteur, agent de développement, étudiant, enseignant, agronome, scientifique) soit comme visiteur pour identifier une mauvaise herbe rencontrée dans un champ à l'aide du module IDAO de reconnaissance par portrait-robot, soit pour obtenir des informations sur une espèce donnée. Ces informations portent sur ses caractéristiques botaniques, sa biologie, son écologie, sa répartition, sa nuisibilité dans différentes régions et dans différents systèmes de cultures et les moyens de lutte mis en œuvre dans différentes situations. Toutes ces informations sont validées par des experts. Un module de documentation met à disposition différents documents scientifiques et/ou techniques portant sur les adventices tropicales et le désherbage.
 
Ce portail peut aussi être utilisé de façon collaborative par tout utilisateur inscrit. Il devient alors membre du réseau et peut apporter des commentaires ou des informations complémentaires à toute page du portail. Il peut également poster ses observations de terrain soit pour faire part de la présence d'une espèce donnée dans une situation particulière, soit pour demander l'aide de la communauté pour l'identification d'une espèce qui pose un problème nouveau. Ainsi à partir de ces observations, des discussions voient le jour entre les membres du réseau pour identifier l'espèce et partager des connaissances sur cette espèce et la façon de la gérer au mieux.
De cette façon, toute personne intéressée par les adventices tropicales, ou concernée par le désherbage des cultures, qu'elle soit visiteuse ou membre du réseau, peut bénéficier des informations diffusées et mises à jour en permanence; ou bien participer à partager ses connaissances et/ou ses interrogations sur les mauvaises herbes et leur gestion.
 
Comment est née l’idée de la création d’un tel outil ?
 
Cette idée de portail collaboratif sur les mauvaises herbes tropicales est née du constat du manque d'information disponible sur ce sujet alors qu'un grand nombre d'acteurs possèdent des connaissances parfois très poussées, acquises de façon empirique après des années de terrain ou de façon scientifique. De plus les moyens de diffusion des informations entre institutions ou entre pays ne sont pas performants. Ainsi, une connaissance acquise à Madagascar peut rester inconnue très longtemps pour les personnes d'Afrique ou d'autres îles de l'océan indien alors que ces personnes peuvent être confrontées au même problème de désherbage. C'est pourquoi nous avons développé cette plateforme collaborative permettant à chacun de partager sa part de connaissance avec tout le monde. Une multitude d'informations ponctuelles synthétisées et mises à disposition de l'ensemble de la communauté devient une source formidable de connaissance pour tous.
 
Comment l’agriculteur qui découvre la plateforme pour la première fois peut-il faire pour s’en servir ?
 
Il peut l'utiliser soit comme un site web classique en consultant les synthèses d'informations sur les espèces, en identifiant une plante ou en consultant la documentation technique. Le système de recherche par mot clé permet de retrouver toutes les informations ou les observations portant sur une espèce à partir de son nom scientifique ou de son nom commun. S'il souhaite poster des observations, participer aux discussions ou émettre des commentaires, il peut s'inscrire sur le portail et devenir alors membre du réseau. A ce titre, il devient un contributeur potentiel.
 
Pour un agriculteur, en quoi consiste ensuite la gestion de ces mauvaises herbes ?
 
Pour l'agriculteur il s'agit de gérer l'enherbement de ses parcelles à court terme pour limiter les pertes de rendement de ses cultures et, à plus long terme pour maintenir le potentiel de production de son exploitation. En effet, un enherbement mal maitrisé à long terme peut amener un agriculteur à abandonner ses parcelles devenues incultivables à cause de la pression de compétition exercée par les mauvaises herbes.
 
La plateforme s’utilise pleinement grâce à deux outils : WIKWIO IDAO et WIKWIO Sciences citoyennes. Quels sont le rôle et la spécificité de chacune des deux outils ?
 
Ces deux applications mobiles sont complémentaires du portail. Elles sont gratuites et libres d'accès pour les tablettes et smartphones sous système Android et IOS à partir de Google Play ou Apple Store. WIKWIO IDAO est un système d'aide à l'identification de plus de 400 mauvaises herbes tropicales utilisant le procédé IDAO de reconnaissance par portrait-robot. WIKWIO Citizen Science (Sciences citoyennes) est quant à elle une application permettant de réaliser des observations de plantes directement au champ et de les poster sur la plateforme soit immédiatement si l'on possède une connexion 3G; soit de façon différée dès que l'on se trouve à portée d'un Wifi. Cette application permet également de consulter les observations présentes sur le portail.
 
Ainsi un agriculteur rencontrant une nouvelle espèce dans son champ peut soit essayer de l'identifier avec IDAO et accéder à la fiche d'information ; soit en faire une ou plusieurs photos avec son téléphone portable et poster cette observation sur le portail. Quelques minutes plus tard cette espècepeut avoir été identifiée par un autre membre du réseau. L'agriculteur peut alors accéder à la fiche d'information de l'espèce et à partir de ces connaissances, prendre une décision raisonnée.
 
Dans quelle mesure un tel outil peut-il rendre service aux gouvernements d’une part et aux paysans africains d’autre part ?
 
Cet outil est sans doute plus technique et scientifique que stratégique. Ainsi il s'adresse préférentiellement aux agriculteurs, agents de développement, étudiants, enseignants, agronomes et chercheurs en agronomie. Cependant c'est à la fois un outil de diffusion de connaissances, un outil d'enseignement et un outil de recherche. En effet les enseignants en science agronomique ou en botanique l'utilisent pour leur formation et les chercheurs l'utilisent également dans le cadre de l'étude de certaines espèces. Par exemple l'ensemble des observations d'une même espèce permettent de définir son aire de répartition mais également son stade de développement à différentes époques de l'année et dans différentes régions.
 
Au travers du réseau des membres de WIKWIO, des chercheurs ou des étudiants concernés par les mauvaises herbes similaires peuvent construire des projets de recherche en commun, ne serait-ce que pour comparer le comportement d'une espèce en différents lieu et étudier les causes de ces variations de comportement.
 
Au regard de ces différents types d'activités, le portail WIKWIO permet le renforcement des capacités des individus et des institutions ; ce qui représente une dimension importante pour les gouvernements des pays concernés. De plus, pour un pays comme l'Île Maurice, les recommandations de gestion raisonnée de l'enherbement diffusées au travers du portail WIKWIO s'inscrivent parfaitement dans la stratégie gouvernementale "Maurice, île durable".
 
Quelles sont les perspectives de développement ou de perfectionnement de cet outil ?
 
Cet outil est en évolution et amélioration permanentes, notamment en fonction des retours d'expérience des membres et utilisateurs du portail. Le réseau compte actuellement près de 700 membres provenant d'une vingtaine de pays, et des milliers de visiteurs non inscrits, provenant du monde entier. Cette première phase du projet WIKWIO porte sur les adventices des cultures alimentaires et de rente des pays insulaires du sud-ouest de l'océan indien et des pays d'Afrique de l'est et d'Afrique australe. Nous souhaitons dans une deuxième phase, élargir la région d'intérêt de WIKWIO à l'ensemble de l'Afrique subsaharienne qui possède des systèmes de culture similaires. Cela permettra d'élargir encore le réseau collaboratif et de favoriser les collaborations Sud-Sud entre l'océan indien et l'Afrique.