Afrique Sub-Saharienne

  • Recherche: Comment passer des laboratoires aux chantiers de développement?

    Mathieu Bonkoungou

    27/09/13

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  • Les chercheurs africains trouvent. Mais de la mise au point de la semence améliorée aux rendements décuplés dans les champs, il manque quelques chainons.

  • Le symposium de Ouagadougou appelle à la rescousse, politiques, industriels, opérateurs économiques et banquiers, pour une action synergique en faveur d’une meilleure rentabilité des résultats de la recherche

  • Les participants déplorent en particulier le peu d’empressement des banques à accorder des crédits pour l’exploitation industrielle des résultats de la recherche et en appellent par conséquent à une plus grande implication des pouvoirs publics

Les 200 participants au symposium de Ouagadougou ont regretté l’impact relatif des résultats de la recherche sur le vécu quotidien de la population.

« Pourquoi en Afrique, peinons-nous à voir l’impact des résultats de la recherche sur le quotidien des populations ? »
 
C’est avec quelque exaspération que le ministre burkinabé de la recherche scientifique et de l’innovation, Gnissa Isaïe Konaté, s’est posé la question devant des journalistes, peu après l’ouverture du symposium de Ouagadougou.
 
C’est que, selon toute vraisemblance, les efforts déployés par les pays africains aux plans interne et international n’ont eu jusqu'à présent que des résultats mitigés.
 
Et pourtant, au Burkina par exemple, le premier forum sur les résultats de la recherche, s’est tenu en 1994.
 
Depuis 1995, il se tient tous les deux ans le Forum national de la recherche scientifique et des innovations technologiques (FRSIT), dont chaque édition draine en moyenne 720 scientifiques et innovateurs et enregistre plus de 2000 visiteurs.
 
Et depuis 2008, le projet de valorisation des résultats de recherche et des innovations a été mis sur pied, avec l’appui du gouvernement canadien, à travers le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
 
Une expérience-pilote de cinq ans dont les enseignements, selon Gnissa Isaïe Konaté, peuvent être utiles à tous les pays du continent.
 
« La valorisation des résultats de recherche, a-t-il affirmé, apparaît comme un nouveau métier. Les chercheurs ne savaient pas le faire. On savait chercher, on savait trouver mais passer de ce qu’on avait trouvé vers l’utilisation dans la vie de tous les jours, on ne savait pas le faire. La deuxième chose que nous avons apprise, c’est que la valorisation des résultats de la recherche ne peut pas être le seul fait des chercheurs et des innovateurs. Il faut qu’il y ait une intégration avec les autres départements ministériels et avec le secteur privé. La troisième leçon, c’est que les résultats de la recherche et les innovations sont une source incroyable d’emplois. Or vous savez que nous sommes confrontés aujourd’hui à l’emploi des jeunes ».
 
Il a été du reste organisé en marche de l’atelier, un panel avec des associations de jeunes pour les sensibiliser à l’auto-emploi, à partir des résultats de la recherche.
 
« Il faut qu’ils sachent qu’au lieu d’attendre qu’on les embauche, ils peuvent s’embaucher eux-mêmes, en produisant par exemple des semences améliorées, en fabriquant des produits alimentaires ou des médicaments génériques», a encore précisé le ministre burkinabé de la Recherche scientifique.

 
Mettre les efforts en commun

 
Le but ultime des promoteurs du projet et du symposium est, selon Innocent Butaré, représentant du CRDI, de transformer les résultats de la recherche en opportunités d’affaires.
 
« Il faut passer de la recherche aux opportunités d’affaires. Jusqu'à présent, on a fait de la recherche sans se soucier de ce que cette recherche devient en terme de génération de revenus, d’emplois, de création de biens et services », a-t-il déclaré à SciDev.Net.

“Pourquoi en Afrique, peinons-nous à voir l’impact des résultats de la recherche sur le quotidien des populations ?”

Gnissa Isaïe Konaté
Ministre burkinabé de la Recherche


Mais, relève t-il, « il faut nécessairement une politique de valorisation des résultats de la recherche. Et cette politique doit impliquer les chercheurs, les opérateurs économiques, les chambres de commerce, ceux qui sont chargés de la propriété intellectuelle, les médias, les institutions financières. Il faut ensuite des changements de comportement de la part des opérateurs économiques qui doivent davantage s’intéresser à la recherche endogène et à ses résultats, et ne pas continuer seulement à importer des produits qui sont faits à partir de technologies mises au point ailleurs. Mais il faut également que les institutions de recherche et les chercheurs se décident à approcher ces opérateurs économiques pour leur expliquer les résultats de leurs recherches et leur montrer comment ils peuvent en tirer bénéfice. Et à partir de ce moment, ils pourront investir ». 

Le changement de comportement doit aussi se faire du côté des chercheurs qui doivent se convaincre que les résultats de la recherche doivent s’appliquer sur le terrain, afin de transformer les systèmes de production pour le développement.
 
Pour le président du comité scientifique international du symposium, Omar Sanogo, les chercheurs eux-mêmes y ont intérêt, s’ils ne veulent pas se faire spolier.
 
« Des chercheurs du Centre national de recherche scientifique et technologique (CNRST) du Burkina, explique-t-il à SciDev.Net, avaient réussi à partir des produits locaux à mettre au point des résultats de recherche, mais par manque de ressources pour en faire un produit commercialisable, ils ont publié ces résultats. Une fois que c’est publié, cela relève du domaine du public. Ces résultats ont été pris en main par des industriels du monde occidental pour fabriquer des produits qu’ils valorisent commercialement avec de gros bénéfices et ces chercheurs du CNRST n’y gagnent rien. Si les ressources étaient disponibles localement pour que ces chercheurs puissent valoriser localement leur résultat, ils n’auraient pas publié, juste pour leur promotion personnelle, ils auraient sans doute contribué à améliorer les activités économiques locales ».
 
Cependant, pour la directrice du projet Valorisation des résultats de recherche, Clémentine Dabiré, les chercheurs sont victimes de préjugés défavorables. Sinon, affirme-t-elle, « le désir de tout chercheur est de voir valoriser le résultat de sa recherche ».

« Nous avons trouvé une méthode pour conserver le niébé, qui est très sensible aux insectes. Nous avons trouvé un sac et quand on y met le niébé et les insectes, les insectes meurent parce qu’ils n’arrivent pas à respirer. On a exposé ici des sacs où on conservé le niébé depuis sept ans et le produit est impeccable jusqu’à aujourd’hui. Nous n’avons pas intérêt à garder une trouvaille comme celle-là au laboratoire. Nous avons parcouru tout le pays pour montrer le produit. Et aujourd’hui, la conservation du niébé n’est plus un souci pour les producteurs », indique la directrice du projet.

 
Impliquer les banques

 
Mais les chercheurs ne sont pas seulement dans les laboratoires.

Pour Clémentine Dabiré, par ailleurs secrétaire permanent du FRSIT, « le chercheur c’est aussi celui qui peut exploiter une nouvelle idée, réfléchir pour en faire quelque chose qui peut servir, quelque chose d’utile. Et en général ce sont eux qui valorisent mieux leurs idées. Et pourtant, ces inventeurs le plus souvent, n’ont pas été à l’école, ne savent ni lire, ni écrire mais ils ont mis au point des machines très utiles pour la sécurité alimentaire ».
 
Mahamadi Kabré, l’un de ces ingénieux innovateurs, témoigne :
 
« J’ai fréquenté l’école jusqu’en classe de CM2, je n’ai même pas obtenu le Certificat d’études primaires élémentaires et j’ai dû apprendre la mécanique. J’ai mis au point un motoculteur tricycle, adapté à partir du bloc moteur d’un cyclomoteur que l’on utilise beaucoup ici. J’ai travaillé dessus pour gonfler la puissance du moteur au détriment de la vitesse et j’y ai adapté une houe manga pour pouvoir labourer les champs.
C’est un des projets retenus par la CRDI pour la valorisation et nous continuons à y travailler. Nous demandons un accompagnement de l’Etat dans le cadre de la mécanisation de l’agriculture pour améliorer notre produit ».
 
Tibila Omar Rouamba, autodidacte lui aussi, est l’inventeur d’un broyeur polyvalent pour aliments de bétail et de volaille :

« Ce broyeur que nous avons mis au point en 2008, explique t-il, transforme les sous-produits agricoles comme les tiges de céréales, le couvert végétal, les graines de piliogstigma reticulatum. Nous en avons distribué des centaines au Burkina et même hors du pays.
 
L’Etat nous a commandé 405 broyeurs à mettre à la disposition du monde rural. Nous avons 10 mois pour livrer ces machines et nous tiendrons le pari ».
 
Mais aussi bien pour les chercheurs de l’école classique qui travaillent dans les laboratoires que les inventeurs/innovateurs analphabètes, les institutions financières s’avèrent incontournables au moment de passer à la phase pratique.
 
« Il faut aussi un changement de comportement de la part des promoteurs et des innovateurs qui doivent comprendre que s’ils veulent passer d’une étape où ils produisent juste une machine à une autre où ils produisent de manière semi-industrielle ou industrielle, ils doivent par exemple contacter les banques. Ils sont généralement réticents à aller vers les banques », affirme Innocent Butaré, du CRDI.
 
Il est vrai que les banques en Afrique sont frileuses et exigent toujours des promoteurs des garanties qu’ils n’ont pas.

Un obstacle qui, de l’avis de l’expert du CRDI, n’est pas insurmontable.
 
« C’est encore une question de politique. Il faut trouver un mécanisme pour garantir les prêts des innovateurs auprès de banques. C’est un mécanisme qui devrait être issu d’un partenariat public-privé, mais dans un premier temps, l’Etat pourrait, comme cela a été le cas en Asie, prendre les devants avant l’arrivée du secteur privé », soutient Innocent Butaré.
 
La démarche semble avoir déjà été adoptée par le gouvernement burkinabé qui a consenti en 2013 un effort budgétaire important pour financer la valorisation et l’accompagnement de six produits issus des résultats de la recherche.
 
Le Premier ministre burkinabé, Luc Adolphe Tiao, qui a présidé l’ouverture des travaux du symposium, a promis que cette politique de soutien serait poursuivie.