Afrique Sub-Saharienne

  • Vingt-neuf ans après, les populations veulent retourner à Nyos

    Richard Douala

    24/08/15

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  • Les opérations de dégazage se poursuivent sur ce lac de montagne

  • Le gouvernement appelle à la patience, car, le danger n’est pas écarté

  • Mais, en 29 ans, la réhabilitation du site n’a pas beaucoup progressé

Le 21 août 2015 marquait le 29ème anniversaire de la catastrophe du lac Nyos qui eut lieu dans la nuit du 21 août 1986.
 
Ce jour-là, un important volume de gaz carbonique s’échappait des profondeurs de ce lac de cratère situé dans la province du Nord-Ouest et "s’écoulait" dans les vallées des environs, provoquant la mort par asphyxie de plus 1700 personnes et de plusieurs milliers de bêtes domestiques.
 
Cet incident rappelait fort bien un autre qui s’était produit deux années plus tôt, en 1984, sur le lac Monoun, situé, lui, dans la province de l’Ouest, faisant environ 40 victimes.
 
A l’occasion de ce triste anniversaire, les survivants qui avaient été déplacés et relogés loin des vallées voisines du lac Nyos ont réitéré leur désir de retourner s’installer sur leurs terres.
 
Cependant, le gouvernement et les scientifiques recommandent à l’unanimité la patience pour ce retour au bercail.
 
En visite sur les lieux le 21 août dernier, Adolphe Lélé Lafrique, le gouverneur de la province du Nord-Ouest, entrevoyait très prudemment un retour progressif des populations, dans un délai qu’il n’a pas précisé.
 
Interrogé par SciDev.Net, Victor Hell, le directeur de l’Institut des recherches géologiques et minières (IRGM) de Yaoundé pense pour sa part que "tant que l’on n’a pas achevé la sécurisation du lac, nous (IRGM, ndlr) ne pouvons pas conseiller la réinstallation des populations sur leurs terres".

“Tant que l’on n’a pas achevé la sécurisation du lac, nous ne pouvons pas conseiller la réinstallation des populations sur leurs terres.”

Victor Hell
Directeur de l’Institut des recherches géologiques et minières (IRGM) de Yaoundé











Il confirme ainsi les appréhensions du géochimiste japonais Minoru Kusakabe (membre du comité scientifique) qui, en mars dernier àYaoundé, avait souligné la dangerosité actuelle du lac Nyos, eu égard à l’activité du volcan en dépit du magma endormi.

 
Phénomène inédit

 
En effet, depuis la catastrophe, une série d’études scientifiques ont permis de connaitre davantage la structure et la vie des lacs Nyos et Monoun.
 
Ces lacs se trouvent sur la "ligne du Cameroun" ; une constellation de petits volcans qui s’étendent sur environ 1600 kilomètres, de l’océan atlantique jusqu'à l’extrême-nord du pays (monts Mandara).
 
Le lac Nyos, avec 210 m de profondeur, culmine à 1 080 m d’altitude contre 1 100 mètres pour le lac Monoun dont la profondeur est de 100 mètres.
 
Les gaz issus des deux lacs sont composés à 90 % de gaz carbonique ; d’ailleurs, en 1986 au moment de la catastrophe, le lac Nyos avait 350 millions de mètres cubes de gaz carbonique, d’après les études.
 
En 1984 le lac Monoun recelait pour sa part quelque 100 millions de mètres cubes de gaz d’après les études présentées par l’IRGM.
 
Dès lors, tous les scientifiques interrogés par SciDev.Net s’accordent pour reconnaitre que c’est le gaz carbonique qui est à l’origine de la mort de près de 1800 personnes à Monoun en 1984 et Nyos en 1986.
 
A en croire Victor Hell, l’éruption mortelle de gaz issu des profondeurs du lac Nyos "est un phénomène inédit dans l’histoire ; d’où le qualificatif de lacs tueurs attribué aux lacs Monoun et Nyos".
 
Aussi une certaine confusion persiste-t-elle sur les facteurs qui ont pu déclencher ces éruptions de gaz volcanique.
 
L’on épilogue encore sur des phénomènes tels qu’un tremblement de terre, un glissement de terrain, l’intensité des pluies ou le réchauffement climatique.
 
Pour autant, Victor Hell est en mesure d’expliquer le processus d’éruption du gaz. "Le gaz provient des profondeurs de la terre, dans la chambre magmatique. En remontant, le gaz carbonique rencontre une surface pleine d’eau et se dissout progressivement. Une rupture d’équilibre entre le gaz carbonique assez dense, logé au fond du lac, et les eaux, provoque une éruption de gaz carbonique comme une bouteille de champagne que l’on débouche de force."
 
A présent, l’une des sources de préoccupation est le fait que "les lacs Nyos et Monoun se rechargent régulièrement en gaz carbonique", précise Gregory Tagnileke, chercheur à l'IRGM.
 
Ainsi, le lac Nyos se recharge annuellement de cinq millions de mètres cubes, contre deux millions de mètres cubes pour le lac Monoun, d’après les explications de Victor Hell.
 
D’où la décision des autorités camerounaises de procéder au dégazage de ces lacs.
 
Il s’agit d’un processus d’autosiphonage du gaz carbonique dissout dans les profondeurs de de leurs eaux, question de les débarrasser de ce gaz toxique.

 
45 milliards de FCFA

 
Pour y parvenir, les scientifiques, conduits par le Français Michel Halbwachs, ont conçu des colonnes (petits tuyaux en polyéthylène) qu’ils ont enfouies au fond de chacun des deux lacs.
 
Le lac Nyos a bénéficié de 5 colonnes de 14 cm de diamètre et d’une capacité d’extraction de deux millions de mètres cubes par an.
 
Le lac Monoun pour sa part dispose de trois colonnes de 10 cm chacune et d’une capacité d’extraction de 0,8 million de mètre cube par an.
 
"Les tuyaux enfoncés verticalement relient le fond du lac à la surface. L’on peut apercevoir des jaillissements d’eau mélangée à du gaz carbonique inoffensif qui est rejeté dans la nature. Tout ce dispositif est actionné à distance depuis Yaoundé et fonctionne normalement", fait remarquer Victor Hell.
 
Aujourd’hui, précise Gregory Tangnileke, le dégazage du lac Nyos a atteint le seuil de 85 %.
 
Dans le même temps, un système de surveillance permet de recueillir et de stocker les données à Chambéry (France) et Michigan (USA) via des satellites.
 
Parallèlement, le gouvernement avait initié aux lendemains de la catastrophe un programme national de réhabilitation et de sécurisation du lac Nyos avec quatre composantes.
 
La première a trait à la sécurisation des lieux ; la seconde comprend la réinsertion des populations ; la troisième concerne la mise en place du développement durable et la dernière composante est l’amélioration des infrastructures structurantes.
 
Vingt-neuf ans après, l’on en est encore à la première phase de ce programme qui a déjà couté environ 45 milliards de F CFA au Cameroun et à ses partenaires (UE, France, Japon, USA, PNUD).
 
D’où l’impatience des populations autochtones qui ont hâte de retourner sur leurs terres réputées fertiles et riches en pâturage.