Afrique Sub-Saharienne

  • Climat : Renforcer l'implication des chercheurs africains

    Godefroy Macaire Chabi

    18/09/17

Lecture rapide

  • Les chercheurs africains sont handicapés, entre autres, par les barrières linguistiques

  • Le GIEC souhaite faciliter leur participation aux travaux de recherche sur le climat

  • Plusieurs initiatives sont en cours pour renforcer leurs capacités

Le Groupe d'experts inter-gouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) vient d'approuver à la faveur de sa 46e session à Montréal (Canada) du 6 au 10 septembre,  les grandes lignes des contributions (1) de ses trois groupes de travail, dans la perspective de son sixième Rapport d'évaluation scientifique sur le climat, attendu en 2022. Il reste à lancer le processus de recrutement des experts et auteurs pour la production du rapport. 
 
Dans cette perspective, le vice-président du Groupe d'experts inter-gouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), le Malien Youba Sokona, encourage les jeunes chercheurs et scientifiques africains à participer aux travaux du panel sur l’évolution du climat. 
 
Dans cet entretien, il dévoile les efforts qu’il a engagés avec de nombreux partenaires dans le but  de lever les barrières qui empêchent les jeunes scientifiques et chercheurs africains, notamment ceux d'Afrique francophone de s'impliquer. 
 
En marge de la session du GIEC à Montréal, il s’est entretenu avec SciDev.Net.
 
Comment appréciez-vous l'engagement autour des enjeux climatiques en Afrique ?
 
Il y a une forte sensibilisation et une forte implication du politique dans les questions liées au climat. De plus, en ce qui concerne les chefs d’État, ils ont un comité de coordination sur les changements climatiques, présidé actuellement par le chef de l’Etat gabonais. Nous avons également conçu et élaboré pour la COP21 de Paris (Conférence des Parties sur le climat) une initiative africaine pour les énergies renouvelables, qui a été lancée par les chefs d’État et pilotée par eux. Donc il y a une forte sensibilisation politique, un intérêt de plus prononcé sur les questions relatives au changement climatique. Il va de soi que le succès de la mobilisation requiert également une forte implication de la communauté scientifique et technique sur ces questions. Pour le moment, le niveau d’implication n'est pas encore à la hauteur de la dimension du problème.
 
Comment expliquer cette insuffisance d'engagement au sein de la communauté scientifique africaine ?
 

“Le succès de la mobilisation requiert également une forte implication de la communauté scientifique et technique”

Youba Sokona
Vice-Président GIEC

Il faut comprendre que le travail du GIEC est un travail volontaire. Les gens ne sont pas payés pour le faire et cela demande énormément de temps, énormément d’efforts et d'engagement. De manière concrète, on peut être amené à lire 3.000 ou 4.000 pages de documents, à revoir des commentaires, mais la plupart du temps nous savons que les chercheurs et les scientifiques africains ne sont pas dans les conditions où ils peuvent dégager suffisamment de temps pour s'y consacrer, à la différence de ceux des pays industrialisés et des pays émergents où les gouvernements les mandatent directement en mettant des ressources à leur disposition. Actuellement tout le travail que je fais dans le cadre du GIEC, je le fais en marge du travail que je fais pour lequel je suis payé. Personne ne me donne des ressources, personne ne me paie quoi que ce soit pour m’investir dans le GIEC, tandis que les Canadiens, les Américains, les Français, les Allemands et Chinois sont mandatés par leurs gouvernements et leur temps de travail est également pris en compte dans le cadre de leurs contributions aux activités du GIEC, ce qui n'est pas le cas des Africains, la plupart du temps.
 
Comment peut-on s’y prendre pour changer les choses ?
 
Nous sommes en train de travailler sur un projet et j'espère qu'on va pouvoir lever les financements pour ça. Je suis professeur honoraire à la University College London . Avec des collègues de cette université, nous avons lancé une initiative pour une forte implication des scientifiques africains dans le travail du GIEC. D'abord en les mobilisant, en les soutenant, en les encadrant et en leur apporter un appui conséquent. On a soumis cette proposition à un certain nombre d'institutions pour obtenir des financements et ce programme est dédié avant tout aux jeunes scientifiques africains. Si on arrive à le faire, je pense que cela permettra de les sensibiliser, de leur donner un appui et quelques orientations. La plupart du temps, ils ne sont pas insérés dans des groupes de recherche au niveau international, ce qui fait que leur contribution est relativement limitée. L'objectif de ce programme, c’est le renforcement des capacités, la mobilisation et le soutien des scientifiques africains pour le GIEC.
 
Qu’est-ce qu'on va leur apprendre concrètement ?
 
D’abord on leur expliquera comment le GIEC travaille, comment le travail d'analyse et de compilation est effectué. On leur explique également comment ils peuvent être auteurs, auteurs-coordinateurs, contributeurs ou réviseurs d'un document quelconque. Nous préparerons parallèlement un cours en ligne à l'intention de ceux qui n'auront pas l'opportunité d’assister à des séminaires de formation.
 
Concrètement, où en êtes-vous, en ce moment ?
 
Nous avons déjà eu un petit financement pour élaborer un programme de cours en ligne ; le reste ça va dépendre de beaucoup de donateurs. La BAD [Banque Africaine de Développement, NDLR] avait lancé un appel à propositions et nous leur avons soumis une proposition. Nous espérons avoir un financement sous peu. La plupart du temps, les communautés francophones africaines sont les plus désavantagés dans la mesure où l’essentiel de la littérature est en anglais, les travaux du GIEC se déroulent en anglais et ceux qui ne maîtrisent pas la langue se sentent quelque peu intimidés n’osent pas tellement s'exprimer, ce qui fait qu’ils sont fortement désavantagés et on tient compte également de cet aspect dans le cadre de la formation.
 
Comment réagit la communauté scientifique africaine à ces différentes initiatives ?
 
J’ai rencontré récemment les nouveaux étudiants, puis les thésards du programme WASCAL (West African Science Service Center on Climate Change and Adapted Land Use), financé par le gouvernement allemand. Le programme couvre l'ensemble de l'Afrique sub-saharienne. Tous ces jeunes sont assez enthousiastes, ils veulent participer aux activités du GIEC. Le problème est qu'ils ne savent pas toujours comment s'y prendre et c'est précisément pourquoi ce genre de programmes ont été conçus. Ils leur donnent l'opportunité d’avoir beaucoup d'informations, un encadrement approprié, ainsi qu'une certaine orientation. Au même moment, nous essayons d'identifier un certain nombre de thématiques sur lesquelles nous pourrions amener des chercheurs africains à écrire dans des revues scientifiques, parce que les travaux du GIEC sont des travaux de compilation des publications scientifiques. Quand certains sujets d’importance ne sont pas publiés, on a du mal à en tenir compte dans les travaux du GIEC. Je me souviens que pour le troisième rapport du GIEC, il a fallu que certains d’entre nous se mettent ensemble pour écrire des papiers sur le développement durable, afin de pouvoir les incorporer aux travaux du GIEC. Nous voulons faire la même chose avec la nouvelle génération de chercheurs africains.