Afrique Sub-Saharienne

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  • Q&R: Luc Cambrézy, de l’IRD, sur la question des refugiés

    Michelle Dobrovolny

    04/10/13

Lecture rapide

  • Il y a 30 ans, la question des changements climatiques n’avait pas l’importance qu’on lui accorde aujourd’hui - une dimension importante réside dans les migrations

  • Une idée répandue au sujet des changements climatiques, du point de vue des populations du Nord, c’est de penser qu’il y aura un envahissement massif alors que la plupart des réfugiés sont accueillis dans les pays voisins de leurs pays d’origine

  • L’idée de refugié politique a un sens en droit international, défini par la convention de Genève de 1951. Il serait dangereux d’élargir ce statut à d’autres situations, telles que les changements climatiques

Luc Cambrézy vient de prendre la tête du département Sociétés, chargé de mener des recherches sur les sociétés humaines et leurs environnements, au sein de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) en France. 

Dans un entretien avec SciDev.net, Luc Cambrézy parle de la manière dont les sciences sociales à l’IRD appréhendent la question  des changements climatiques dans les sociétés du Sud.

 
Quels axes de recherche sous-étudiés voulez-vous développer en tant que directeur du département Sociétés de l’IRD?

Il y a un sujet qui me tient à cœur, et c’est justement parce que j’ai beaucoup travaillé sur la question des réfugiés. Je pense que nous n’avons pas suffisamment mobilisé nos forces et nos connaissances pour mieux comprendre les conflits, notamment en Afrique.

Donc j’inciterai les chercheurs à travailler davantage ensemble pour obtenir de meilleures compréhensions des tensions diverses – ethniques, territoriales, environnementales – dans leur profondeur historique qui traversent les sociétés et qui expliquent en partie ces conflits.

Un autre sujet que j’aimerais évoquer, c’est le fait qu’on a très largement sous-estimé la réussite des campagnes africaines en matière de production agricole alors que la population s’est considérablement accrue au cours de ces quatre dernières décennies. Tout le monde n’est pas parti en ville.

Même si la croissance urbaine est forte, les populations rurales n’ont cessé elles-aussi d’augmenter. Donc il y a eu une réussite dans ce sens où il n’y a pas eu, sauf dans certaines régions du Sahel, de crise alimentaire particulièrement grave. D’une certaine manière, les sociétés rurales africaines ont su répondre à l’accroissement de la population par l’intensification de l’agriculture.

Dans un autre domaine, dans les pays émergents, il me semble nécessaire de travailler davantage sur le fait que leur développement économique et social s’accompagne à la fois d’un net creusement des inégalités et de l’émergence de classes moyennes sans cesse plus nombreuses qui portent de nouvelles revendications.

Ces dernières pèsent d’un poids considérable dans les évolutions politiques de ces pays sur le plan social, politique, économique et culturel.

 
Quels types de recherches avez-vous déjà réalisés à l’IRD?

Plus récemment, j’ai conduit deux projets importants avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) au Kenya et en Ouganda sur les contraintes environnementales et foncières associées à l’accueil des populations réfugiées. Selon les choix politiques des pays d’accueil, les populations réfugiées ne sont pas protégées dans les mêmes conditions.

Au Kenya, la plupart des réfugiés sont cantonnés dans de vastes camps. En Ouganda, les réfugiés étaient accueillis dans des « sites agricoles », ce qui leur permettait de renouer en partie avec une activité productive.

 
Quelle a été l’issue de ces projets avec le HCR?

Je pense que c’était utile pour le HCR comme pour les ONG de découvrir la nécessité de prendre en compte la dimension territoriale des problèmes liés à l’accueil des réfugiés.

Nous avons apporté une expertise en matière de cartographie des conditions environnementales à l’intérieur et autour des camps de réfugiés, du parcellaire cultivé et des localités environnantes.

Pour le HCR, comme pour les ONG qui ont souvent une connaissance sommaire du territoire et des sociétés dans lesquelles ils travaillent, on a contribué à apporter cette dimension géographique et sociale du contexte dans lequel les populations réfugiées sont accueillies.

Or cette connaissance est indispensable pour mesurer les difficultés auxquelles sont confrontés les réfugiés et pour comprendre les éventuelles tensions avec les populations locales.

 
Vous avez débuté à l’IRD en 1980, longtemps avant que les changements climatiques soient reconnus. Au fil des années, comment est-ce que les changements climatiques ont influencé les approches de recherche dans les sciences sociales ?

Il y a 30 ans, la question des changements climatiques n’avait pas l’importance qu’on lui accorde aujourd’hui. Ceci étant, il y avait déjà des migrations et diverses formes de mobilité associées à des changements environnementaux. Je pense notamment à certains épisodes de sécheresse aggravée en Afrique sahélienne.

D’une certaine manière, la « migration environnementale » a toujours existé et il me semble inexact de penser que les populations affectées sont des victimes passives incapables de trouver des réponses même partielles à ces crises, voire, de les anticiper.

La mobilité est l’une de ces réponses. Je pense que les sociétés humaines ont une grande pratique et une grande faculté d’adaptation à ces changements.

Ceci étant, personne ne nie la réalité des changements climatiques associés aux activités humaines. De même que personne ne nie le prix très élevé payé par les sociétés du Sud en termes de mortalité et de malnutrition, lorsque survient une catastrophe naturelle telle qu’une sécheresse.

En ce qui concerne les changements climatiques présents et à venir, c’est une dimension d’autant plus prise en compte par les chercheurs en sciences sociales que de nombreux appels à projet s’inscrivent dans cette perspective. Ce qui est d’ailleurs logique, puisque ces disciplines sont évidemment plus aptes que les sciences dures à porter des analyses argumentées sur les comportements sociaux.

 
Le changement climatique tient souvent une place prédominante dans le débat public, lorsqu’il s’agit du développement international. Mérite-t-il cette place?

Tout d’abord, il me semble qu’il est important d’insister sur le fait que c’est un sujet extrêmement médiatisé, peut-être surmédiatisé. Bien que ce ne soit pas exagéré au sens qu’il est important de créer une conscience collective et d’alerter les populations, et pas seulement les politiques.

Plus les opinions publiques sont informées, plus les politiques et les gouvernements s’approprieront cette question majeure.

Mais en revanche, je ne suis pas sûr que la question soit toujours entièrement bien posée lorsqu’il s’agit des pays du Sud et des pays les plus pauvres. Alors que ces derniers contribuent très peu aux émissions de gaz à effet de serre, se pose la question de leur développement, et donc, de leur industrialisation.

Nous ne pouvons imaginer que ces populations n’accèdent pas à un niveau d’industrialisation – et peut-être de pollution – comparable aux pays du Nord, surtout dans le contexte d’une économie mondialisée. Ces pays deviennent des terres d’accueil des délocalisations d’entreprises. Il y a une quinzaine d’années, c’était précisément l’objectif des maquiladoras au Mexique. Aujourd’hui, des entreprises chinoises délocalisent leurs usines en Éthiopie.

D’ailleurs cela pose la question fondamentale de savoir si l’alerte donnée sur les changements climatiques doit être interprétée comme la nécessité d’un changement radical de nos économies, notamment celles du Nord, fondées sur la consommation.

C’est toute la question du type de croissance souhaité et accepté par les sociétés. En la matière, nous n’en sommes qu’au début de nos contradictions, mais pour les populations du Sud, c’est bien à cette consommation qu’elles aspirent.

 
Quelles sont les idées fausses les plus répandues sur les types de migrations qui auront lieu à cause du changement climatique?

Du point de vue des populations du Nord, c’est de penser qu’il y aura un envahissement massif alors qu’on sait, par exemple, que la plupart des réfugiés sont accueillis dans les pays voisins de leurs pays d’origine, principalement donc en Afrique et en Asie.

Penser également qu’en quelques années, les glaces vont fondre et que des dizaines de millions d’habitants vont courir se réfugier dans les pays riches est une image erronée et brutale des événements qui est assez ancrée dans les esprits, du fait de la dramatisation des choses.

Une autre idée fausse aussi largement répandue est de penser que les populations, notamment celles du Sud, seraient complètement incapables d’anticiper les choses.

Imaginer que les populations ne sont pas capables de trouver des solutions, quelles qu’elles soient, par rapport aux contraintes qu’elles ont à affronter, est une idée dangereuse en ce sens qu’elle traduit une forme d’arrogance du Nord à l’endroit des pays du Sud.

 
Comment expliqueriez-vous le paradoxe des pays du Nord qui sont en train de refermer leurs frontières aux réfugiés, alors qu’il y a un mouvement croissant demandant la reconnaissance des réfugiés climatiques?

Les ONG environnementalistes, mais aussi bon nombre de chercheurs et certains juristes, sont très en pointe dans cette volonté d’assimiler les réfugiés comme des victimes des crises environnementales.
En tant que chercheur, cela soulève beaucoup de questions parce que nous avons de plus en plus de mal à accueillir les ‘vrais ‘ réfugiés.

Le mot réfugié a un sens en droit international, défini par la convention de Genève de 1951. Il est relativement précis sur les critères d’obtention de ce statut et ne prend pas en compte les raisons liées à l’environnement.

Aussi, dès lors que l’on a de plus en plus de mal dans les pays du Nord à accueillir ces demandeurs d’asile pour des raisons politiques, pour des raisons d’appartenance religieuse ou pour des raisons ethniques – donc des raisons qui entrent dans le cadre du statut -, je pense qu’il serait dangereux d’élargir ce statut à d’autres situations.

Cette volonté d’assimiler les victimes de certaines situations environnementales soulève également une autre question. Je suis frappé de constater qu’il n’y a pas le même élan humaniste et juridique pour les quelque 200 millions de migrants clandestins, des migrants économiques qui viennent du Sud vers le Nord pour chercher du travail, fuir la misère et qui sont souvent en situation irrégulière. Il n’y a pas le même élan de sympathie pour ces populations qui, elles, sont bien présentes.

 
Quel est le rôle des sciences sociales en abordant ces questions?

Il est essentiel. Les sciences dures essaient de mettre en évidence les changements climatiques, de prévoir leurs évolutions, de les modéliser dans le temps et dans l’espace. Mais la fiabilité de ces prévisions à moyen terme est encore incertaine.

Pour le reste, c’est le travail des sciences sociales d’évaluer les conséquences que cela aura sur les populations, sur les États et sur le fonctionnement des sociétés. À mon avis, ce n’est pas aux sciences dures de dire ce qui va se passer, d’annoncer les catastrophes humaines et de prédire les réactions des populations.

C’est aux sciences sociales de le faire. Elles sont mieux armées pour cela.