Afrique Sub-Saharienne

  • Les conteneurs ne contiennent pas que des marchandises

  • Q&R : Le transport par conteneurs menace la sécurité alimentaire

    Julien Chongwang

    25/08/16

Lecture rapide

  • Des espèces pathogènes se propagent en suivant les routes du commerce international

  • Les pertes de récolte engendrées par ces maladies exogènes sont jugées énormes

  • Seuls quelques Etats et institutions ont déjà pris conscience de l’ampleur du problème

Le 17 août 2016, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a publié sur son site web un article mettant un accent sur la contribution du commerce international à la propagation de ravageurs et de maladies des plantes.
 
Concrètement, il est question d’attirer l’attention sur ces espèces nuisibles qui se dissimulent dans les conteneurs et voyagent à travers le monde pour infester des régions où elles n’étaient pas connues auparavant.
 
A titre d’exemple, l’article cite une espèce proche du crapaud géant très répandue en Australie qui "s'est récemment enfuie d'un conteneur transportant des marchandises vers Madagascar".
 
 "La capacité des femelles à pondre 40 000 œufs chaque année représente non seulement une menace pour les oiseaux et lémuriens locaux, mais aussi pour l'habitat de nombreux animaux et végétaux", peut-on lire.

“Tous ensemble, les mouches des fruits, les coléoptères, les champignons et parentés réduisent les rendements agricoles mondiaux de 20 à 40 %”

Craig Fedchock
Coordonnateur du secrétariat de la CIPV à la FAO

 
Un autre exemple vient des Etats-Unis où, d'après la FAO, "un champignon exotique est responsable de l'extermination de milliards de châtaigniers américains au début du 20ème siècle, transformant au passage le paysage et l'écosystème de manière radicale"
 
Pour mieux observer ce "déversement biologique", les Etats ont établi, il y a quelques années, la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV) qui a pour organe directeur la FAO.
 
Aujourd’hui, Craig Fedchock, coordonnateur du secrétariat de la CIPV au sein de la FAO est est en mesure d'affirmer que "les pertes de récoltes et les frais de contrôle engendrés par les maladies exotiques pèsent énormément sur la production alimentaire, la production de fibre et la production fourragère".
 
"Tous ensemble, les mouches des fruits, les coléoptères, les champignons et parentés réduisent les rendements agricoles mondiaux de 20 à 40 %", ajoute-t-il.
 
Pour autant, le problème n’a pas encore suffisamment éveillé la conscience de certaines institutions impliquées dans les questions de commerce et de sécurité alimentaire.
 
SciDev.Net a par exemple pris attache avec l’International Food Policy Research Institute (IFPRI) et la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) ; mais, aucune de ces institutions n’a encore travaillé sur le sujet. La CNUCED n’excluant pas au passage de saisir cette occasion pour mener prochainement une étude sur ce thème. En attendant, dans un entretien accordé à SciDev.Net, Céline Germain du secrétariat de la CIPV, lève ici un pan de voile sur cette menace qui est encore peu connue.
 
C’est quoi la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV) ?
 
La CIPV, établie en 1951, est un accord international sur la santé des végétaux qui vise à protéger les plantes cultivées et sauvages en prévenant l’introduction et la dissémination d’organismes nuisibles. On totalise à ce jour 182 parties contractantes. Des normes internationales pour les mesures phytosanitaires (NIMP) sont notamment développées dans le cadre de la CIPV et adoptées par son instance de gouvernance qui est la Commission des mesures phytosanitaires. Ces normes sont reconnues par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour gérer les risques phytosanitaires liés au commerce.
 
Comment avez-vous pris connaissance des dangers de propagation de certains ravageurs via les conteneurs utilisés pour le commerce international ?
 
Les travaux sur le sujet dans le cadre de la CIPV ont véritablement commencé en 2008, lorsque la Commission des mesures phytosanitaires est convenue d’élaborer une norme internationale sur le sujet, suite à la proposition de la Nouvelle-Zélande. Ce pays indiquait notamment que les conteneurs maritimes sont une voie importante de dissémination des organismes nuisibles et faisait état de données de contamination des conteneurs maritimes arrivant sur son territoire. Depuis, nos experts ont travaillé sur le sujet et davantage de données ont été collectées.
 
Quels sont les principaux pathogènes et maladies recensées comme étant propagés à travers les conteneurs du commerce maritime ?
 
Comme indiqué ci-dessus, notre mandat porte sur la santé des végétaux et les pathogènes des plantes (organismes nuisibles). Au Secrétariat de la CIPV, nous ne recueillons donc pas de données concernant les maladies animales ou humaines pouvant être propagées par les conteneurs maritimes, mais cela ne signifie pas que ces données n’existent pas…
 
Concernant la santé des végétaux, nous avons organisé en avril 2016 une session lors de la réunion annuelle de notre instance de gouvernance (la Commission des mesures phytosanitaires) dont l’objectif était justement de faire le point sur les risques phytosanitaires posés par les conteneurs maritimes et de décider des actions pouvant être envisagées sur ce sujet. Différents documents ont été présentés lors de cette session. Des données de contamination des conteneurs maritimes ont notamment été présentées par des experts de Nouvelle-Zélande, des Etats-Unis et de Chine, qui donnent une idée du problème et de son niveau de gravité.
 
Parmi les organismes nuisibles véhiculés par les conteneurs maritimes, on peut notamment citer le bombyx disparate (Lymantria dispar), l’escargot géant africain (Achatina fulica), la fourmi d’Argentine (Linepithema humile), le trogoderme des grains (Trogoderma granarium) et la punaise marbrée (Halyomorpha halys), qui menacent l’agriculture, les forêts et l’environnement.
 
Quel est aujourd’hui le degré de gravité de ce problème que vous soulevez ?
 
Il n’est pas forcément facile d’estimer précisément l’étendue et l’impact de ce problème mais des données sur le sujet sont disponibles. Ainsi :
 
-Le volume du commerce international a considérablement augmenté depuis 1950 et une partie très importante de ce commerce se fait via les conteneurs maritimes. Le nombre de conteneurs maritimes a doublé entre 2000 et aujourd’hui, et a été multiplié par 6 depuis 1990. Fin 2014, il y avait 23,15 millions de conteneurs maritimes en circulation.
 
-Entre 2010 et 2015, environ 15% des conteneurs arrivant en Nouvelle-Zélande sont contaminés ; ce taux est de 16,5% pour les conteneurs arrivant en Australie. Le sol est le contaminant le plus fréquent. Il peut contenir différents pathogènes pour les plantes, semences de plantes envahissantes, nématodes, fourmis etc…
 
-La punaise marbrée (Halyomorpha halys), native de l’Asie du nord-est, s’est propagée aux Etats-Unis et en Europe, et les données présentées par la Nouvelle-Zélande montrent des interceptions de cet organisme sur des conteneurs maritimes.
 
-Les Pertes/Coûts engendrés par le bombyx disparate (Lymantria dispar) sont estimés à plus de 250 millions de dollars par an aux Etats-Unis.
 
-Entre 1999 et 2006, le coût de l’éradication et de la lutte contre le pathogène de la pomme (Teia anartoides) est estimé à 61 millions de dollars en Nouvelle-Zélande.
 
Jusqu’où l’Afrique est-elle concernée par ces problèmes d’ordre phytosanitaire ?
 
Nous ne disposons pas de données concernant l’impact de ce problème en Afrique, car collecter ce type de données nécessite d’y consacrer des moyens ; ce qu’ont pu faire des pays comme l’Australie, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande et la Chine. Malheureusement les organisations nationales de la protection des végétaux en Afrique n’ont pas forcément les ressources suffisantes pour collecter et analyser ce type d’informations… Cela dit, au vu des éléments communiqués par d’autres pays dans le monde, l’Afrique comme les autres continents, ne devrait pas être épargnée par ce problème, dans la mesure où elle prend part au commerce maritime international.
 
Quelles sont les dispositions recommandées dès lors aux différents acteurs en réponse à cette menace ?
 
Différents pays comme la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Chine ou les Etats-Unis ont mis en place des mesures nationales pour prévenir et gérer le risque phytosanitaire potentiellement lié aux conteneurs maritimes. Au niveau international, les principales actions suivantes ont été entreprises sur ce sujet :
 
-La révision du Code de bonnes pratiques pour le chargement des cargaisons dans des engins de transport (Code CTU), en 2014 par l'Organisation maritime internationale (OMI), l'Organisation internationale du Travail (OIT) et la Commission économique des Nations Unies pour l'Europe (CEE) ; ce qui devrait déboucher sur un renforcement des examens phytosanitaires et du nettoyage des conteneurs dans les dépôts par les compagnies de transport maritime ;
 
-L’adoption par la Commission des mesures phytosanitaires en 2014 d’une Recommandation CMP 10/2015_01 sur les conteneurs qui encourage les organisations nationales de la protection des végétaux à reconnaître les risques associés aux organismes nuisibles et aux articles réglementés qui peuvent se déplacer par l'intermédiaire de conteneurs maritimes et à prendre des mesures proportionnées ;
 
-Le développement d’une norme internationale sur le sujet étant complexe, la Commission des mesures phytosanitaires est convenue en 2016 de mettre ces travaux entre "parenthèse" pour cinq ans afin de mettre d’abord en œuvre le Code CTU et la Recommandation CMP 10/2015_01, d'analyser l'effet de ces outils et d’étudier la mise en place d’autres actions complémentaires ;
 
-Le secrétariat de la CIPV a engagé des actions de coopération sur ce sujet avec diverses organisations internationales, telles que l’OMI, ainsi qu’avec les compagnies maritimes. Le secrétaire de la CIPV a aussi écrit à ses homologues du secrétariat de la Convention sur la diversité biologique (CDB) et de l'Organisation mondiale de la santé animale (OIE) pour les encourager à développer des recommandations similaires sur les conteneurs maritimes.