Afrique Sub-Saharienne

  • Un nouveau produit pour pister les trafiquants d'ivoire

    Amzath Fassassi

    17/07/17

Lecture rapide

  • Le kit permet de prélever des empreintes près d'un mois après qu'elles ont été déposées

  • Les experts saluent sa pertinence dans la lutte contre le trafic d'ivoire

  • Mais ils insistent sur la nécessité de renforcer le contrôle en amont

Des chercheurs britanniques ont mis au point un produit pour prélever les empreintes digitales des trafiquants d'ivoire et faciliter ainsi la lutte contre le braconnage.
 
Selon Djibril Diouck, biologiste spécialiste de la faune à la Direction des Parcs Nationaux du Sénégal, l'une des difficultés qu'éprouvent les agents de protection des animaux dans la lutte contre le commerce illicite de l'ivoire est qu'ils ne parviennent pas toujours à prélever les empreintes digitales sur de l'ivoire saisi.
 
"La structure de l'ivoire est poreuse, un peu comme le bois, ce qui fait qu'il absorbe les empreintes digitales", explique-t-il.
 
"L'empreinte ne résiste pas au temps ; elle doit être prélevée au bout de 48 heures au maximum", poursuit Djibril Diouck.

“Le risque possible lié à cette nouvelle technologie, c'est que dès qu'elle est vulgarisée et connue, les grands trafiquants vont développer des technologies pour éviter de se faire prendre.”

Djibril Diouck
Ministère de l'Environnement
Sénégal

Pour relever ce défi, une équipe de chercheurs du King's College de Londres et de University College London, appuyés par des experts de la police britannique, ont fait valider en 2015 de nouvelles techniques (1) de prélèvement d'empreintes digitales sur l'ivoire.
 
Leurs travaux ont permis la mise au point d'un kit permettant de déceler des empreintes digitales jusqu'à 28 jours après qu'elles ont été déposées.
 
"La petite quantité de poudre utilisée dans le kit nécessite moins de résidu de sueur pour fixer les empreintes digitales et donne également une plus grande définition de toutes les empreintes digitales révélées", a expliqué à SciDev.Net David Cowdrey, responsable des campagnes d'IFAW [International Fund for Animal Welfare - Fonds International pour la protection des animaux] au Royaume-Uni, qui a contribué à la mise au point de ce nouveau procédé. 
 
Céline Cissler-Bienvenu, directrice pour la France et l'Afrique francophone du Fonds International pour la protection des animaux, précise pour sa part que "la poudre présente aussi l'avantage de ne pas altérer l’ADN qui peut, lui aussi, être prélevé."
 
Selon Céline Cissler-Bienvenu, "l’ensemble des empreintes prélevées permet d’offrir un éventail assez large de toutes les personnes qui auraient manipulé l’ivoire au cours de cette période, y compris les intermédiaires, les lieutenants de gang dans les syndicats criminels transnationaux impliqués dans ce trafic."
 
Ces derniers ont souvent la charge de peser l'ivoire, de l’évaluer ou encore de le conditionner pour le transport.
 
Ces empreintes digitales constituent des preuves qui pourraient être utilisées, le cas échéant, devant les tribunaux.
 
Il s'agit d'un kit simple utilisant les techniques de base des scènes de crime et qui fonctionne sans piles électriques ni technologies sophistiquées.
 
Les empreintes prélevées peuvent ensuite être téléchargées sur n'importe quelle base de données et partagées avec d'autres organismes de police.
 
Les responsables de l'IFAW précisent que l'ensemble de l'équipement revient à £150 (environ 112.000 Francs CFA).
 
L'IFAW fournit déjà ces kits aux organismes de contrôle qui luttent contre la faune sauvage. Le kit de prélèvement d'empreintes a donné des résultats encourageants, notamment dans le cadre du projet TenBoma (2) de l'IFAW au Kenya, avec les concours de la Kenya Wildlife Service (KWS) et de la police.
 
Plus de quinze kits en tout ont ainsi été déployés avec succès dans le pays et ont été utilisés conjointement avec les efforts de renseignement et ont déjà aidé à recueillir des preuves dans quatre cas, avec 15 arrestations, dont cinq policiers. En tout, 11 défenses d'éléphants et 50 pièces d'ivoire travaillé ont été saisies.
 
Les spécialistes évaluent à 20.000 le nombre d'éléphants tués chaque année dans le monde, dans le cadre des activités de braconnage.
 
"Entre 2007 et 2014, les populations d’éléphants ont été réduites d'un tiers, ce qui est considérable. Il y a urgence à agir et ce kit est un outil qui y contribue", estime Céline Cissler-Bienvenu.
 
Toutefois, en dehors du Kenya, aucun autre pays d'Afrique n'a déployé ces nouveaux outils sur son territoire.
 
En Afrique francophone, de nombreux pays sont touchés par le trafic d'ivoire, notamment, le Congo, le Cameroun, la Côte d'Ivoire, le Gabon et le Sénégal.
 
Ce dernier pays compte en tout une vingtaine d'éléphants, mais constitue un important point de transit de l'ivoire illicite.
 
Le commandant Abba Sonko, agent de la lutte contre la criminalité faunique au ministère de l'Environnement du Sénégal, estime que cet outil peut être d'un apport très important, en ce sens qu'il peut permettre de confondre plus rapidement les trafiquants et par là, renforcer la protection des éléphants.
 
"De par sa position géographique, le Sénégal est une plaque tournante du trafic d'ivoire", explique-t-il.
 
"Avec nos débouchés sur l'Atlantique, les trafiquants essaient d'entrer sur notre territoire avec de l'ivoire illicite pour essayer ensuite de l'écouler sur les marchés asiatiques à partir de réseaux bien structurés", poursuit-il.
 
Pour le commandant Sonko, "l'utilisation rationnelle de l'outil de détection à base de poudre pourrait être d'une grande utilité dans la lutte contre le trafic illicite d'ivoire, à condition de la combiner avec d'autres méthodes de lutte."
 
En particulier, Djibril Diouck estime qu'il y a également lieu d'harmoniser les annexes aux documents officiels de la CITES afin de rendre homogène le cadre législatif.
 
"L'une des difficultés que nous avons, c'est qu'on peut retrouver de l'ivoire sud-africain au Sénégal, parce que dès que le matériau est traité, on ne connaît plus son origine. Or les régimes juridiques de la vente d'ivoire ne sont pas les mêmes en Afrique australe et en Afrique de l'Ouest."
 
Par ailleurs, le biologiste sénégalais, également conseiller technique à la direction des Parcs Nationaux, met en garde contre une riposte possible des réseaux de trafiquants.
 
"Le risque possible lié à cette nouvelle technologie, c'est que dès qu'elle est vulgarisée et connue, les grands trafiquants vont développer des technologies pour éviter de se faire prendre."
 
Il y a donc, conclut-il, un besoin impérieux, d'avoir toujours une longueur d'avance sur eux, non seulement en poursuivant la lutte en amont, mais aussi en rendant continuellement plus sophistiquées les innovations mises à la disposition des agents de protection de la faune.
 
Selon un recensement panafricain mené par le zoologiste britannique Iain Douglas-Hamilton pour le compte de l'organisation Save The Elephants, en une seule décennie, entre 1979 et 1989, la moitié des éléphants d'Afrique ont été décimés, à cause du trafic d'ivoire.
 
En 1989, face à l'indignation générale suscitée par l'ampleur du trafic, le Kenya a dû brûler son stock d'ivoire en signe de protestation contre le commerce international et l'organisme mondial de régulation du commerce international de la faune, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), a subséquemment interdit tout commerce international de défenses d'éléphants.