Afrique Sub-Saharienne

  • Q&R: Comment exploiter durablement l'ivoire?

    Amzath Fassassi

    22/09/16

Lecture rapide

  • Des milliers d'éléphants trouvent la mort chaque année à cause des activités d'exploitation illégale de l'ivoire

  • Une nouvelle étude montre que l'instauration d'un commerce légal ne permettra pas de résoudre le problème

  • La 17e conférence de la CITES à Johannesburg devrait se pencher sur la question

Une nouvelle étude publiée le 15 septembre met en garde contre l’instauration d’un commerce régulé de l’ivoire, dans le but d’arrêter le braconnage.
 
Les fortes activités de braconnage, qui ont occasionné la mort de milliers d’éléphants, ont en effet poussé certains groupes de pression à suggérer la levée de l’interdiction du commerce d’ivoire, imposée en 1989.
 
Mais l’étude, publiée le 15 septembre dans la revue Current Biology (1), par le biologiste David Lusseau et la spécialiste en comportement animal Phyllis Lee, conclut que la levée de l’interdiction ne résoudra pas le problème.
 
Pour sa part, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), qui se réunit la semaine prochaine à Johannesburg, va examiner une soixantaine de projets de résolution pour ou contre la reprise du commerce d’ivoire.
 
Le Zimbabwe, le Botswana, la Namibie et l’Afrique du Sud sont favorables à une levée de l’interdiction, dans le but de consolider leurs budgets en matière de conservation.
 
Les auteurs notent que depuis 2008, le braconnage a augmenté à des niveaux inégalés, soutenu par une forte demande des consommateurs.
 
Les partisans d’une reprise du commerce légal de l’ivoire reposent leur argumentaire sur trois hypothèses: la réglementation arrêtera toutes activités illégales, les quotas durables définis peuvent être appliqués et des quotas durables significatifs qui se rapprochent de la demande actuelle peuvent être définis.
 
Mais les auteurs estiment que la réglementation n'arrêtera pas les activités illégales; ils font valoir que malgré la réglementation de la chasse à la baleine après la Seconde Guerre mondiale, la chasse illégale s’est poursuivie pendant des décennies et que les ventes d'ivoire ponctuelles de 1999 et 2008 n'ont pas permis de mettre fin au braconnage des éléphants.
 
Enfin, sur le plan scientifique, l’étude de Phyllis Lee et David Lusseau, apporte la preuve de l’inefficacité d’une mesure de levée de l’interdiction du commerce d’ivoire.
 
Elle prend en considération l'âge et le sexe des éléphants les plus susceptibles d'être ciblés par les chasseurs.
 
Par exemple, les éléphants mâles plus âgés ont la réputation d'être particulièrement pourvus en ivoire et seraient une cible de choix pour les chasseurs. Mais, estiment les chercheurs, une fois que les mâles âgés auront été tués, les chasseurs auraient besoin de tuer plusieurs éléphants plus petits ou moins âgés pour obtenir la même quantité d'ivoire necessaire pour alimenter le marché. Cela aurait un impact destructeur sur la population d’éléphants.

troisquests

SciDev.Net s’entretient ici avec l’auteur principal de l’étude, le biologiste David Lusseau.

David Lusseau

Qu'est-ce que votre étude apporte, du point de vue de la conservation des éléphants?
 
L’étude que nous venons de publier, bien qu’elle ait des conséquences pour la conservation des éléphants, avait pour but de définir le niveau d’exploitation qu’une population typique d’éléphants pourrait soutenir d’une façon durable.

Comme vous le savez, ce genre de question horrifie les groupes de conservations, et les conclusions de notre étude horrifient les groupes qui font pression pour recommencer une exploitation commerciale de l’ivoire. J’aime distinguer les études essayant de définir l’exploitation durable des études de conservation, bien qu’elles soient souvent liées.
 
Depuis quelque temps, des groupes de pression s’organisent pour une légalisation du commerce international d’ivoire. D’un point de vue purement scientifique, s’agit-il d’une bonne idée?
 
Etant donné la situation actuelle, il est en effet logique de se poser la question. Comme vous le savez, le commerce illégal de l’ivoire prospère à l’heure actuelle. Il est donc normal de considérer la légalisation de ce commerce dans une logique où cela nous permettrait de prendre un contrôle complet sur l’exploitation de l’ivoire et donc de pouvoir éviter la surexploitation. L’idée est logique lorsque nous regardons les courbes de modèles de marchés. Mais il y a plusieurs problèmes liés à l’idée de légalisation.

Tout d’abord, n’oublions pas que l’interdiction introduite en 1989 était due au fait que le marché de l’ivoire était proche d’un effondrement. La dernière fois que nous avons essayé un marché international de l’ivoire, nous avons échoué.

Un des problèmes est que nous gérions (et les propositions courantes font la même erreur) l’ivoire comme un minéral ; alors que l’ivoire est le produit de mécanismes et contraintes biologiques. Ceci était le focus de notre étude ; nous voulions comprendre les contraintes démographiques et biologiques présentes dans la production d’ivoire. Le problème, comme dans tous les cas d’exploitation de la vie sauvage, est que l’exploitation elle-même influence la démographie des éléphants.
 
On se retrouve rapidement sur une trajectoire d’échec où la population d’éléphants disparait et donc on n’a plus d’ivoire. Nous avons deux problèmes: tout d’abord les éléphants ne peuvent pas produire assez d’ivoire pour le genre de demande que nous avons actuellement.
 
Ensuite, leur démographie est telle qu’il y a très peu de marges d’erreur, une fois que nous entrons en surexploitation, les populations coulent rapidement vers l’extinction.
 
Dans beaucoup de pays, il est aussi impossible de définir des droits de propriété clairs pour l’ivoire ; les éléphants ont la mauvaise habitude de bouger beaucoup.
 
Dans de telles situations, les approches de marchés sont très souvent inefficaces pour gérer l’exploitation d’une façon durable.
 
Une proposition est que nous pouvons couvrir la demande actuelle en récupérant l’ivoire sur les carcasses d’éléphants morts de causes “naturelles” et en tuant les éléphants “à problème”. Il y a 2 problèmes avec cette proposition :
 
Nous ne pourrions pas distinguer l’ivoire provenant de telles sources de l’ivoire venant d’éléphants tués illégalement. Etant donné que nous avons à l’heure actuelle des chaînes de production d’ivoire très efficaces, personne n’a donné une explication logique assurant qu’en pratique personne ne complémentera le “recyclage” de carcasses avec une chasse.
 
Cette idée aussi est fondée sur la proposition que nous pouvons récupérer quasiment toutes les carcasses, quand on sait que cela est impossible. Nous avons très peu de compréhension sur le taux de détection des carcasses. Des estimations approximatives de ces taux sont autour de 5-10%, très loin de ce dont nous avons besoin. L’effort nécessaire pour accroître ces taux nous ramène au premier problème (la chasse illégale serait plus facile).

Finalement, il y a des indications que l’émergence ‘d’éléphants à problème’ sont liés à l’exploitation. Donc si le grand stratagème élimine la chasse illégale courante, nous perdons aussi l’ivoire de ces éléphants à problème.
 
Finalement, nous ne comprenons pas le marché actuel (nous avons beaucoup d’opinions venant de groupes avec des intérêts de conservation ou d’exploitation). Nous avons des estimations de la demande venant des saisies d’ivoire, mais l’ivoire peut être utilisé plusieurs fois à l’heure actuelle, lorsqu’il est difficile d’obtenir de nouveaux approvisionnements. 
 
Quelles pourraient être les conséquences concrètes de la mise en place d'un marché legal de l’ivoire?
 
Si nous ouvrons un marché légal, nous ne savons pas si le marché trouvera un équilibre entre la production et la demande qui pourra être soutenue de façon durable par l’espèce.

Nous savons que nous n’aurons aucune chance de le contrôler, car les chaînes de production illégales sont très bien établies.

La transition vers cet équilibre du marché (si nous pouvons y parvenir, et nous savons que ceci est rare pour l’exploitation de ressources comme l’ivoire; une grande lacune souvent ignorée par ceux proposant des modèles de marché) serait une période très fragile pour les éléphants, car comme nous l’avons montré, les marges d’erreurs sont très étroites.
 
Ces incertitudes sont trop grandes pour risquer l’extinction de l’espèce. La démographie des éléphants ne permet pas leur exploitation à une échelle commerciale.
 
En même temps, nous ne pouvons pas nous cacher la face: la situation actuelle ne peut pas continuer. Nous devons trouver une solution durable à l’exploitation des éléphants. Pour le faire, nous devons mieux comprendre le comportement des consommateurs d’ivoire, explorer les alternatives et trouver des moyens de contrôler la demande. Un marché de l’ivoire n’est pas la solution à ces problèmes.