Afrique Sub-Saharienne

  • Médecins Sans Frontières tire ses leçons de la crise d’Ebola

    Julien Chongwang

    10/07/17

Lecture rapide

  • La peur a influencé les décisions prises par le corps médical face à l’épidémie

  • Elle a aussi caractérisé les rapports entre les médecins, les patients et leurs proches

  • Le livre fait revivre les dilemmes et les craintes que différents acteurs ont affrontés

La communauté scientifique n’a pas encore fini de tirer les leçons de l’épidémie d’Ebola qui a sévi de 2014 à 2016 dans trois pays d’Afrique de l’ouest : Libéria, Guinée et Sierra Leone.
 
Sous la direction de Michiel Hofman et Sokhieng Au, deux cadres de Médecins sans frontières (MSF), une vingtaine d’auteurs ayant pris part, à des degrés divers, à la riposte contre la maladie viennent de publier "La politique de la peur", un ouvrage qui montre à quel point la peur a poussé les autorités, le personnel soignant, les patients et leurs proches dans leurs derniers retranchements pendant cette épidémie.
 

“Lorsque je suis rentré à la maison, ma mère avait peur et me prenait pour un fantôme. Il m’a fallu plusieurs jours pour la convaincre de rentrer à la maison. Ma compagne aussi avait peur. On a fait chambre à part pendant des mois”

Prince
Survivant de l''épidémie d'Ebola

 
 
Dès la préface du livre, Christopher Stokes, directeur général de MSF- Centre opérationnel de Bruxelles, plante le décor en résumant assez bien la situation.
 
"La peur a clairement retardé la réponse au niveau interne : la peur d’une contamination du personnel, la peur de manquer d’expertise et la peur d’un manque de ressources", écrit-il.
 
A travers ses dix (10) chapitres et ses quatre (4) émouvants témoignages, le livre replonge le lecteur dans le quotidien de ces soldats de la santé qui, deux années durant, ont remué ciel et terre, au péril même de leur propre vie, pour sauver celles de leurs patients.
 
Au fil des pages, l’on peut appréhender comment les professionnels de la santé ont dû souvent établir une distance tout à fait inédite entre leurs patients et eux-mêmes de peur de contracter à leur tour cette maladie qui a affiché un taux de létalité de l’ordre de 50%.
 
"Pour la première fois dans ma carrière de médecin, je me retrouvais à deux mètres de distance des patients que je devais évaluer", écrit dans son témoignage Maud Santantonio, l’un des co-auteurs de l’ouvrage.
 
Et elle poursuit : "Mon examen se résumait en différentes questions préétablies, une température et une vision d’ensemble de la personne : a-t-elle l’air fatigué ? Ses yeux sont-ils rouges ? Mange-t-elle avec appétit le biscuit offert ou bien semble-t-elle nauséeuse, voire vomit ?"
 
Le comble de cette distanciation tragi-comique est atteint lorsque les médecins d’un Centre de traitement d’Ebola (CTE) sont amenés à lancer en direction d’une patiente prise soudain d’une crise d’hystérie, des médicaments et de la convaincre, toujours à distance, de se calmer et d’avaler les comprimés: ne surtout pas l'approcher, encore moins la toucher...
 
Mais la peur du patient pouvait revêtir une autre forme. Par exemple la crainte de la réaction souvent violente de ses proches ou de la communauté qui, dans bien des cas, ont pensé qu’Ebola n’était qu’une invention des Blancs avec la complicité des autorités locales ; et que les CTE servaient à d’autres opérations telles que des prélèvements d’organes…
 
Appel au personnel militaire
 
Il aura fallu que des médecins blancs, eux-mêmes, bien connus dans la communauté, tombent malades et meurent de la maladie pour que beaucoup commencent à abandonner ces clichés pour croire à son existence réelle.
 
C’est le cas du docteur Sheik Humarr Khan dont la contamination en juillet 2014 suscita de vives discussions au sein même des équipes d’intervention ; au sujet notamment de savoir s’il fallait ou non lui administrer le ZMapp, ce traitement expérimental qui n’avait jusque-là été testé qu’en laboratoire, et seulement sur des primates non humains.
 
Finalement, pour plusieurs raisons, dont celle de ne pas accorder de traitement spécial à ce énième patient, ce médicament ne lui fut pas donné. Et l’OMS ayant en même temps échoué (par peurs) à le faire évacuer en Europe, l’intéressé mourut sur place en Sierra Leone.
 
Mais, à y regarder de près, c’est encore la peur qui avait motivé la décision des médecins de MSF face à la santé déclinante de leur confrère : peur de le voir développer des effets secondaires inattendus et qu’ils n’étaient pas préparés à combattre ; peur que MSF soit plus tard accusée de l’avoir utilisé comme cobaye au cas où il aurait trouvé la mort après avoir reçu ce traitement...
 
Et pourtant, il est bien arrivé que l’organisation, même si c’est à son corps défendant, transgresse ses règles et son éthique habituelles face au caractère tout à fait inédit de cette épidémie.
 
Par exemple lorsqu’elle dut se résoudre finalement, au même titre que les autres intervenants, à administrer des traitements non homologués aux patients, après des recommandations exceptionnelles de l’OMS.
 
Par exemple aussi lorsqu’elle dut appeler en septembre 2014 les gouvernements des pays riches à envoyer du personnel et du matériel militaires spécialisés dans la gestion des crises biologiques.
 
"Cette recommandation de MSF suscita la controverse, compte tenu de l’approche prudente traditionnellement adoptée par l’organisation en matière d’engagement militaire dans le cadre d’une intervention humanitaire d’urgence", peut-on lire.
 
"Pistolet en guise de thermomètre"
 
Toujours est-il que cette arrivée des militaires n’était pas pour rasséréner les populations locales déjà elles-mêmes assez effrayées par ces médecins en tenue d’astronautes qui braquent sur elles, comme pour les buter, un "pistolet" en guise de thermomètre…
 
Qui plus est, avec leurs CTE qui stigmatisaient d’office ceux qui y entraient autant que ceux qui en sortaient. Les premiers étaient considérés comme des candidats pour la mort, tandis que les seconds étaient perçus comme porteurs d’une certaine malédiction…
 
"Un patient qui entre ou qui sort du CTE risque d’être victime de médisances, voire d’être rejeté par sa communauté" note l'un des auteurs de l'ouvrage.
 
Prince en sait quelque chose. Sorti guéri du CTE de Kailahun (Sierra Leone) en septembre 2014, ce patient a dû faire face à la fuite de sa mère et à la méfiance de son épouse.
 
"Lorsque je suis rentré à la maison, dit-il, elle [sa mère] avait peur et me prenait pour un fantôme. Il m’a fallu plusieurs jours pour la convaincre de rentrer à la maison. Ma compagne aussi avait peur. On a fait chambre à part pendant des mois".
 
Le niveau de stigmatisation des survivants fut d'ailleurs tel que les autorités durent édicter des sanctions sévères à l’encontre des auteurs de tels actes pour endiguer ce phénomène alors grandissant.
 
En somme, "la politique de la peur" se présente comme un remarquable partage d’expériences sur la prise en charge de la plus grande épidémie d’Ebola jamais enregistrée à ce jour; un partage d'expériences qui offre du même coup des pistes de réflexion et des éléments de préparation pour les prochaines épidémies d’Ebola, ce "tueur en série" dont "l’arme est l’amour".