Afrique Sub-Saharienne

  • Analyse africaine: la xénophobie et l'économie du savoir

    Linda Nordling

    04/06/15

Lecture rapide

  • Des intellectuels venant du reste du continent sont confrontés à des défis difficiles à relever en Afrique du Sud

  • Mais le nombre de doctorants venant du reste de l'Afrique est le double de celui des locaux

  • Les barrières devraient être éliminées pour permettre aux intellectuels étrangers de stimuler l'économie du savoir

D’après Linda Nordling, l'économie du savoir sud-africaine repose sur des étudiants et des personnels étrangers venant du continent.

Quand les vagues de violence xénophobe ont éclaté à nouveau contre les étrangers africains vivant en Afrique du Sud le mois dernier, la communauté universitaire de ce pays a adopté une position commune contre la barbarie.

"Dans les universités, en particulier, nous reconnaissons l'énorme contribution des intellectuels et des étudiants venant d’autres pays africains qui viennent enrichir le niveau de l'enseignement, de l’apprentissage et de la recherche dans l'enseignement supérieur partout en Afrique du Sud", a déclaré Max Price, président de l'Université du Cap, en Afrique du Sud. [1]

Les déclarations de Max Price étaient typiques des sentiments exprimés par les responsables universitaires après les attaques, qui ont commencé à Durban et qui se sont ensuite étendues aux régions autour de Johannesburg.

Mais, même si les chercheurs étrangers africains reçoivent des éloges, la réalité à laquelle ils sont confrontés en Afrique du Sud n’est pas toujours rose.
 
Des messages contradictoires
 
Les étrangers en Afrique du Sud sont confrontés à des lois  plus sévères sur l'immigration depuis l'année dernière.

En effet, le gouvernement a supprimé sa catégorie 'compétences exceptionnelles' grâce à laquelle les universitaires obtenaient souvent des visas par le passé.

Les conséquences à long terme de ces nouvelles politiques ne sont pas encore claires, mais on craint qu’il puisse devenir plus difficile d'attirer des talents d'autres pays africains.
 

“Les conséquences à long terme de ces nouvelles politiques ne sont pas encore claires, mais on craint qu’il puisse devenir plus difficile d'attirer des talents d'autres pays africains.”

Linda Nordling

Et bien que la plupart des gens approuvent l'idée de 'transformer' les meilleures universités d'Afrique du Sud pour inclure des proportions plus élevées d'étudiants et de personnels noirs, il n’est pas certain que les étrangers Africains puissent être pris en compte dans le cadre de ces objectifs.

Les étrangers africains étaient exclus de la catégorie démographique d’étudiants 'noirs' dans une proposition de 2013 qui prévoyait la création d'un indice de l'égalité pour les universités d'Afrique du Sud. [2]

En d'autres termes, les intellectuels étrangers africains pourraient bien ne pas être accueillis aussi chaleureusement en Afrique du Sud que les dirigeants des universités le disaient le mois dernier.

Même des attaques sur les campus ne seraient pas à exclure, comme les dirigeants universitaires l’ont implicitement admis quand ils ont exhorté toute personne témoin d'actes d'intolérance à les signaler immédiatement aux services de sécurité sur les campus. [3]

Les étrangers: nécessaires
 
Pourtant, à en juger par les données nationales, l'objectif de l'Afrique du Sud de devenir une économie du savoir dépendra de sa capacité de continuer à attirer du personnel et des étudiants -- en particulier au niveau du troisième cycle – venus du reste de l'Afrique.

Si ces gens ne veulent plus venir, les répercussions seront lourdes pour les universités sud-africaines, et pourront aussi nuire à la croissance économique du pays. 

Dans le cadre de son Plan national de développement, le gouvernement sud-africain s’est fixé pour objectif de faire passer le nombre annuel des doctorants qui obtiennent leur diplôme, soit environ 1.500 actuellement, à 5000 d’ici 2030.

Cela sera difficile et pourrait se révéler impossible s’il y a une inversion de l’augmentation récente du nombre d’étrangers Africains venant dans les universités sud-africaines.

Parce que, comme des données publiées le mois dernier le montrent, le groupe de doctorants en Afrique du Sud qui affiche la plus forte augmentation est celui qui vient du reste du continent.

Un facteur de croissance
 
Ces données figurent dans un chapitre rédigé par trois universitaires basés en Afrique du Sud dans le document intitulé "Knowledge production and contradictory functions in African higher  education" (Production des connaissances et fonctions contradictoires dans l'enseignement supérieur en Afrique), publié le 28 avril dernier par African Minds. [4]

Il affirme que bien que les inscriptions au doctorat dans l’Afrique du Sud post-apartheid aient presque triplé passant d’un peu plus de 5 100 en 1996 à près de 14 000 en 2012, le taux de croissance annuel des inscrits venant du reste de l'Afrique a été presque le double de celui des étudiants sud-africains (17,7 pour cent contre 9,6 pour cent).
 

“Une politique plus raisonnable consisterait à éliminer les obstacles à la migration universitaire et à forger une notion plus inclusive du développement universitaire dans laquelle les allées et venues des étudiants et des universitaires étrangers seraient vraiment perçues comme un phénomène enrichissant.”

Linda Nordling

Qui, donc, vient dans le pays, et pour quelle raison? Les Zimbabwéens ont été en tête de la liste des étudiants internationaux ayant obtenu un doctorat en 2012, suivis des Nigérians, des Kenyans, des Ougandais et des Ethiopiens.

En effet, parmi les 20 principaux pays d'origine des étudiants internationaux ayant reçu leur doctorat en Afrique du Sud cette année-là, ne figuraient que trois pays non africains ; un seul non africain, les Etats-Unis, faisait partie des 10 premiers.

Quant à savoir pourquoi, l'argent joue probablement un rôle important.

D’après les auteurs de ce chapitre, un diplôme obtenu à l'Université de Californie, Berkley, aux États-Unis, peut coûter jusqu'à quatre fois plus qu'un diplôme obtenu dans une université sud-africaine de premier plan, faisant de celle-ci "une bonne affaire". [4]

Un moindre mal

Toutefois, si le personnel et les étudiants internationaux ont trop peur pour leur sécurité pour venir en Afrique du Sud, ou sont empêchés d’y aller par des règles d'immigration trop sévères, le flux constant venant du reste du continent pourrait baisser très considérablement.


Si cela arrivait, le pays pourrait-il avoir les doctorants dont il dit avoir besoin pour alimenter son économie du savoir sur le plan local?

Peut-être, bien que pour l'instant les jeunes étudiants noirs sud-africains soient très recherchés par l'industrie, et se voient parfois proposer des salaires supérieurs à ceux de leurs professeurs d'université s’ils s’éloignent des institutions universitaires.

Une politique plus raisonnable consisterait à éliminer les obstacles à la migration universitaire et à forger une notion plus inclusive du développement universitaire dans laquelle les allées et venues des étudiants et des universitaires étrangers seraient vraiment perçues comme un phénomène enrichissant.

Une telle politique présente l'inconvénient à plus long terme de créer des tensions avec le pays d'origine si elle conduit à un exode des talents vers l'Afrique du Sud.

Mais quels que soient ses défauts, elle est préférable à la perte de ces étudiants au profit d'autres continents - ou à des études supérieures entièrement.
 
La journaliste Linda Nordling, qui travaille au Cap, en Afrique du Sud, est spécialiste de la politique africaine pour la science, l'éducation et le développement. Elle a été rédactrice en chef de Research Africa et collabore au Réseau Sciences et Développement (SciDev.Net), Nature, etc.
 
La version originale de cet article a été produite par la rédaction anglophone pour l’Afrique sub-saharienne de SciDev.Net.