Afrique Sub-Saharienne

  • Q&R : Une tribune pour les sciences mathématiques en Afrique

    Julien Chongwang

    08/03/16

Lecture rapide

  • Le Next Einstein Forum est une plateforme d’expression des chercheurs africains

  • Il entend positionner la science au cœur des efforts de développement du continent

  • L’Afrique a besoin de 2,5 millions d’ingénieurs pour soutenir sa transformation

[DAKAR] Le Centre international de conférences Abdou Diouf  de Dakar (Sénégal) accueille dès ce mardi, 8 mars, 2016, l’ouverture de la première édition du Next Einstein Forum (NEF), qui se veut être une plateforme pour l’expression des chercheurs africains.
 
"Il s’agit de réunions internationales des talents visant à positionner la science au cœur des efforts de développement mondiaux", précise le site internet officiel de cette rencontre.
 
Cette source constate aussi que "l’Afrique est le foyer du plus important vivier de génies inexploités au monde – ses jeunes. Le NEF veut mettre en valeur et accroître le réseau de talents scientifiques issus du continent".

 

“Vous ne pouvez pas former 2,5 millions d’ingénieurs si vous n’avez pas un socle de sciences mathématiques robuste.”

Thierry Zomahoun
président AIMS et NEF

Organisée par l’African institute for mathematical sciences (Institut africain des sciences mathématiques – AIMS) avec le concours de la fondation Robert Bosch Stiftung, cette première édition du NEF verra la participation de plusieurs chefs d’Etats et de gouvernements, parmi lesquels Paul Kagame (Rwanda), Michaëlle Jean (Francophonie) et, bien sûr,  Macky Sall (Sénégal).
 
Jusqu’au jeudi, 10 mars, les participants vont échanger autour du thème général des travaux intitulé : "Science et humanité : rétablir les liens".
 
Pour mieux comprendre ce concept qui est censé revenir tous les deux ans et auquel l’Afrique et le monde doivent dorénavant s’habituer, SciDev.Net a rencontré le Béninois Thierry Zomahoun, président de l’AIMS et du NEF qui en décline ici tous les tenants et les aboutissants.
  
Comment est né le Next Einstein Forum ?
 
Il y a trois ans, nous avons organisé en Afrique du sud une grande rencontre de nos anciens étudiants qui sont en train de travailler à travers le monde entier et on s’est aperçu qu’il fallait une plateforme mondiale pour permettre à nos jeunes talents scientifiques de s’exprimer à l’échelle internationale. Le deuxième constat avait consisté à faire une petite enquête à l’échelle mondiale pour voir exactement où se déroulent les grands projets ou forums scientifiques au monde. Nous nous sommes aperçus qu’il y en avait en Amérique du nord, en Europe et en Asie. Quant au continent africain, c’est très rare d’y voir un forum scientifique d’envergure comparable à ceux que l’on voit en occident. Nous avons donc décidé, il y a trois ans, de mettre sur pied le Next Einstein Forum et de l’organiser dans un pays africain. Nous avons choisi le Sénégal pour abriter le premier forum simplement parce que les autorités de ce pays, à commencer par son chef de l’Etat, ont décidé de porter le projet. Donc, le Next Einstein Forum est une plateforme mondiale qui permet à la jeunesse scientifique africaine de s’exprimer, d’exprimer ses talents technologiques et scientifiques, de montrer à la face du monde les projets scientifiques sur lesquels ils sont en train de travailler, de partager leurs découvertes et leurs innovations scientifiques.
 
Quels objectifs spécifiques sont rattachés à l’organisation d’un tel forum ?
 
Nous visons trois objectifs fondamentaux. Le premier est de construire une communauté panafricaine scientifique qui permet aux jeunes Africains de montrer et de partager leurs connaissances avec le reste du monde. Le deuxième est de mettre en place cette plateforme mondiale où on leur permet d’interagir avec les décideurs politiques du monde, les sommités scientifiques. C’est une plateforme où on permet l’interaction entre le secteur privé, la société civile, et la science. Le dernier objectif, c’est de lever un pan de voile ou de projeter la lumière sur les qualités et les valeurs scientifiques des femmes africaines. A ce forum de Dakar, environ 40% des participants sont des scientifiques africaines.
 

Le NEF est organisé par l’Institut africain des sciences mathématiques (AIMS). Comment comptez-vous faire pour que l’enseignement des mathématiques cesse d’être marginalisé dans les pays africains ?
 
En plus de l’AIMS, nous avons des partenaires qui croient en la science, qui veulent travailler avec nous pour que nous puissions faire avancer les sciences et les mathématiques. Déjà, les sciences mathématiques sont marginalisées parce qu’elles sont mal enseignées parfois. Elles sont aussi marginalisées à cause d’un certain héritage colonial, du fait qu’il y a eu une époque où beaucoup d’Africains n’avaient pas accès aux études scientifiques. Elles sont aussi marginalisées parce que le public et nos compatriotes dans beaucoup de pays ne mesurent pas l’importance des sciences mathématiques et ce qu’elles peuvent amener à changer. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas former de bons ingénieurs sans l’apport des sciences mathématiques. Donc, lorsque vous considérez cela et vous mettez en perspective les projections selon lesquelles l’Afrique a besoin de 2,5 millions d’ingénieurs pour maintenir et propulser sa transformation, ça vous dit tout. Vous ne pouvez pas former 2,5 millions d’ingénieurs si vous n’avez pas un socle de sciences mathématiques robuste. Aujourd’hui, vous avez plus d’ingénieurs africains aux Etats-Unis que sur le continent africain. Donc, nous avons toutes les statistiques à notre niveau ; nous avons toutes les données pour changer les choses. Pour cela, on ne va pas simplement s’appuyer sur les scientifiques et les universitaires. Il faut impliquer les décideurs politiques, le secteur privé, la société civile et nos communautés.
 
Quels mécanismes mettez-vous en place pour que les 2,5 millions d’ingénieurs que vous voulez contribuer à former ne quittent pas le continent pour l’occident, comme vous venez de le relever ?
 
Ce qui est un problème, c’est de ne pas les former ; et le fait de voir partir le peu qu’on forme. Premièrement, si on forme de jeunes scientifiques, de jeunes ingénieurs et si on leur offre le cadre adéquat pour travailler et pour vivre avec leurs familles, même ceux qui sont déjà aux Etats-Unis peuvent rentrer. Deuxièmement, si on donne à nos scientifiques la plateforme que nous sommes en train de leur offrir aujourd’hui à travers le NEF, on leur permet de faire de la recherche, de parler de leurs projets scientifiques de façon à ce que le monde entier voit ce qu’ils sont en train de faire pour contribuer à l’avancement de ce continent et au reste du monde entier, je crois qu’ils ne partiront pas ; parce qu’ils auront ici l’environnement qu’il faut, et cet environnement est tout à fait adéquat.
 
L’on a constaté dans cette perspective que le NEF a des ambassadeurs dans la plupart des pays du continent. Quel est leur rôle précis ?
 
Nous nous sommes dit d’abord que le NEF doit être absolument axé sur la jeunesse et la science. C’est le premier forum dont 50 % des participants sont âgés de 42 ans et moins. A ma connaissance, il n’y a pas un seul forum scientifique au monde où vous voyez autant de jeunes. Chacun de ces ambassadeurs joue le rôle traditionnel d’un ambassadeur. Nous voulons pouvoir les utiliser pour qu’ils sensibilisent leurs compatriotes dans leurs pays respectifs au sujet de l’intérêt et de l’importance de la science et en particulier des sciences mathématiques. Nous voulons également offrir une communauté scientifique au sein de laquelle ces 54 jeunes peuvent s’épanouir, échanger les idées, partager les projets scientifiques, réfléchir, faire des recherches ensemble et collaborer. A côté des ambassadeurs, il y a un autre groupe constitué des 15 jeunes Africains qui sont aujourd’hui en train de faire des recherches scientifiques qui, si elles aboutissaient dans quelques années, pourraient révolutionner notre vie quotidienne. A ce groupe de 15, nous voulons aussi accorder cette communauté scientifique pour leur permettre de pousser au loin leurs recherches, de pouvoir établir des partenariats scientifiques internationaux afin de ne pas être défavorisés par le seul fait qu’ils se trouvent sur le continent africain.
 
Donc, il s’agit d’un accompagnement que vous allez apporter à ces 15 lauréats pour les travaux qu’ils ont déjà engagés…
 
Absolument. Cela participe de notre vision et de notre plan stratégique de construire ou bâtir une masse critique de jeunes scientifiques africains. En plus, ces jeunes scientifiques ont fait des recherches sur plusieurs années et nous les avons sélectionnés à travers un processus extrêmement rigoureux. Et nous voulons aussi reconnaître l’investissement personnel qu’ils ont mis dans leurs recherches. Donc, ils vont avoir des prix ; mais, ce qui est le plus important n’est pas le prix, mais tout l’accompagnement qu’on leur apportera au cours des prochaines années pour éclore, interagir avec leurs pairs à travers les cinq continents afin de mettre au service du continent et du monde des solutions aux défis majeurs auxquels nous sommes confrontés.
 
Certains de vos ambassadeurs n’ont pas fait de hautes études. Est-ce qu’ils peuvent dès lors comprendre l’intérêt de la science et les enjeux de votre programme ?
 
Il y a une différence entre éducation et diplôme. Les diplômes ne sont pas ce qui manque en Afrique. Nous avons beaucoup de diplômés. Mais, à quoi servent-ils ? Donc, vous pouvez ne pas avoir un doctorat et être néanmoins un scientifique. Quand vous regardez la vie d’Einstein, ça vous dit énormément de choses… Il n’était pas l’un des élèves ou l’un des étudiants les plus brillants de son époque ; mais il continue d’influencer nos vies aujourd’hui. C’est juste pour vous dire que c’est une bonne chose d’avoir une maîtrise ou un doctorat, mais, ce que nous désirons le plus, c’est l’esprit scientifique. Vous pouvez faire de la recherche, même si vous n’avez pas le doctorat ; et vous pouvez faire des découvertes si vous êtes un ingénieur, et sans doctorat. Nous n’excluons personne. Nous voulons que le corps de jeunes scientifiques que nous sommes en train de mettre ensemble soit composé de toutes les catégories et de tous les pans d’éducation et de formation que nous avons sur le continent.
 
Quelle place accordez-vous au NEF à la mobilisation vers l’Afrique des investissements en vue de l’implantation en Afrique d’infrastructures pouvant permettre d’effectuer des recherches de haut niveau ?
 
Il y a des efforts qui sont faits par certains de nos pays comme l’Afrique du Sud, le Sénégal, le Rwanda, le Botswana, le Kenya, le Nigeria ; mais, ce n’est pas suffisant. On doit accroître nos efforts pour mobiliser un partenariat scientifique et technologique international parce que les besoins et les opportunités en Afrique sont énormes. Et nous avons besoin de travailler avec les scientifiques, mais aussi avec le secteur privé africain qui traîne encore les pieds, pour que de tels investissements ne proviennent pas seulement des fonds publics.