Afrique Sub-Saharienne

  • Cameroun : incertitudes sur l’année scolaire en zone anglophone

    Frédéric Takang et Julien Chongwang

    06/02/17

Lecture rapide

  • Une grève des enseignants commencée le 21 novembre a gelé les cours dans cette région

  • Les revendications ont vite dépassé le cadre corporatiste pour devenir politiques

  • Jusqu’ici, les efforts pour ramener les élèves en classe ont tous échoué

Ce lundi 6 février, les regards des Camerounais sont tournés vers les régions anglophones du pays où l’on espère une reprise des classes suspendues depuis le 21 novembre 2016.
 
Presque un mois après la date (9 janvier 2017) de reprise des cours pour le compte du deuxième trimestre de l’année scolaire 2016/2017, les établissements d’enseignement maternel, primaire, secondaire et supérieur des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun sont toujours fermés.
  

“On nous a menacés à travers les réseaux sociaux et des sms en disant que si nous envoyons nos enfants à l’école, ils vont être brutalisés”

Michael Chi
Parent d’élève à Bamenda


Si les cours se poursuivent normalement dans les régions francophones du pays, l’on ne pouvait pas en dire autant jusqu'en fin de semaine dernière pour ce qui est de ces deux régions qui, selon le recensement de la population de 2005, comptent un peu plus de trois millions d’habitants.
 
Exemple au lycée bilingue de Down Town de Bamenda, capitale de la région du Nord-Ouest. Dans cet établissement scolaire public où les élèves francophones et anglophones se retrouvent mais ne suivent pas le même systeme éducatif, pas l’ombre d’un élève ni d’un enseignant.
 
Idem au collège privé dénommé Progressive Comprehensive High School (PCHS), considéré, avec ses quelque 6 000 élèves, comme le plus grand établissement secondaire de la région du Nord-Ouest. Toutes les portes sont fermées.
 
Au lycée bilingue de Bamenda, le plus grand lycée de la région avec 4 100 élèves, la situation est légèrement différente : le 23 janvier, quatorze enseignants sur 144 avaient répondu présents. Parmi eux, deux enseignants anglophones seulement. Trois élèves de la classe de Lower sixth (classe de première) ont aussi fait le déplacement.
 
"Allez vous-même voir ; les salles de classes sont vides ; la plupart des enseignants présents sont des francophones ", décrivait, avec amertume, Patrick Nkwenti, le proviseur de l’établissement, interrogé par SciDev.Net.
 
"Je sais que la grève, c’est pour se faire entendre, et je pense que l’Etat a déjà compris et il faut que les choses reviennent à la normale", estime le proviseur, lui-même d’origine de la région anglophone.
 
"Francophonisation" du système anglo-saxon
 
En effet, c’est un banal mouvement de grève des enseignants qui est à l’origine de la confusion que l’on connaît aujourd’hui.
 
Le 21 novembre 2016, la Cameroon Teachers Trade Union (CATTU) et la Teachers Association of Cameroon (TAC), deux syndicats d’enseignants anglophones, avaient initié ce débrayage pour dénoncer la "francophonisation du système anglo-saxon d’éducation au Cameroun".
 
En particulier, ils contestaient le déploiement d’enseignants francophones dans des écoles anglophones. Wilfred Tassang, secrétaire général de la CATTU rappelant au passage qu’en vertu de la loi de 1998 sur l’éducation, les deux systèmes solaires anglophone et francophone sont censés être indépendants et autonomes.
 
Violemment réprimée par les forces de l’ordre, cette grève attira la sympathie de nombreux jeunes qui en profitèrent pour protester contre le chômage et le manque d’investissements du pouvoir central de Yaoundé dans ces régions anglophones.
 
Les manifestations dégénérèrent très vite en revendications politiques : retour au fédéralisme pour les modérés, sécession pour les plus radicaux. Le tout sur fond d’affrontements avec les forces de l’ordre, avec pour conséquences des véhicules et même un commissariat de police incendiés, des pneus enflammés, des arrestations et surtout au moins quatre morts, d’après les sources officielles. Un climat qui n’a pas aidé à la reprise des cours.
 
Les autorités, en tête desquelles le ministre de l’Education de base, celui des Enseignements secondaires et celui de l’Enseignement supérieur ont essayé tant bien que mal de persuader les syndicats de lever le mot d’ordre de grève, et les parents à remettre leurs enfants sur le chemin de l’école.
 
Le 7 janvier dernier, Jean Ernest Massena Ngalle Bibehe, le ministre des Enseignements secondaires, a ainsi eu une série de concertations avec les syndicalistes, parents d’élèves, enseignants, autorités traditionnelles et autres acteurs du système éducatif.
 
"J’ai mal au cœur de savoir qu’on peut faire du tort à la potentielle élite de demain. C’est pour cela que nous devons tout faire pour que ces enfants aillent à l’école", a exhorté chaque fois le ministre.
 
Réalisations
 
En même temps, l’Etat a mis sur pied un comité ad hoc présidé par le directeur du cabinet du Premier ministre, Paul Ghogomu, et dont la mission est de trouver les voies d’une sortie de crise.
 
Ce dernier a notamment reconnu la part de responsabilité du gouvernement dans la crise actuelle, avant de citer quelques réalisations dans une quête d’apaisement.
 
Dans son énumération, l’on retient le redéploiement en cours des enseignants dans le secondaire, la subvention de 2 milliards de FCFA (3,275 millions de dollars) à l’enseignement privé, le recrutement en cours de 1 000 enseignants techniques entièrement bilingues, l’intégration des instituteurs et professeurs contractuels des cuvées 2001 à 2005 et l’organisation en 2017 du forum national de l’éducation, censé résoudre tous les problèmes en suspens.
 
Hélas, ces mesures n’ont pas suffi à ramener les élèves en classe. D’une part parce que les parents d’enfants ont, pour certains, reçu des messages menaçants et intimidants leur interdisant d’envoyer les élèves à l’école.
 
"On ne peut pas jouer avec la sécurité de nos enfants ; surtout qu’on nous a menacés, à travers les réseaux sociaux et des sms, en disant que si nous envoyons nos enfants à l’école, ils vont être brutalisés", affirme Michael Chi, un parent d’élève de Bamenda.
 
D’autre part, parce que des individus non identifiés ont entrepris de sillonner les rues et les abords des établissements scolaires pour dissuader, par diverses manœuvres d’intimidation, ceux des élèves qui tentaient de regagner leurs écoles.
 
"C’est une situation très difficile à gérer, parfois on me taxe de traitre parce que je me présente chaque jour de classe à l’école. Les gens ne comprennent pas que je suis le responsable de cet établissement scolaire", témoigne Patrick Nkwenti, le proviseur du lycée bilingue de Bamenda.
 
Suspension de la fourniture d’internet
 
Afin de stopper la propagation des nouvelles et images sur ces événements que vivent les deux régions anglophones du Cameroun, l’Etat a enjoint le 17 janvier les opérateurs de services de télécommunications de suspendre la fourniture du service internet dans ces deux régions.
 
Ce à quoi les manifestants ont répondu en déclarant des villes mortes à Bamenda et Buéa, ainsi que dans l’ensemble des localités des deux régions, tous les lundis, à partir du 23 janvier. Un mot d'ordre souvent largement suivi.
 
Il n’en fallait pas plus pour faire craindre une année blanche pour les élèves inscrits dans cette partie du Cameroun.
 
"Nous avons dépensé de l’argent pour inscrire ces enfants à l’école. Au premier trimestre, ils n’ont même pas pu faire les examens de la deuxième séquence. Voici le deuxième trimestre il n’y a toujours pas classe, c’est déplorable", regrette Michael Chi.
 
"Il n’y a pas d’emploi et il n’y a pas d’argent pour inscrire les enfants à l’école. Et pour le sacrifice que nous avons fait, voilà les frais de scolarité versés à l’État pour une année blanche", tranche déjà Alice, une mère de famille.
 
Du côté des élèves, l’inquiétude est à son comble. Gladyce Nakeh quant à elle fait la classe de Upper sixth (l’équivalent de la classe de terminale chez les francophones). "Jusqu’à présent je ne suis pas encore enregistrée pour le GCE (l’équivalent du baccalauréat). C’est sûr qu’il n’y a personne pour organiser les examens anglophones cette année", redoute la jeune fille.
 
Pour sa part, Jean Claude, inscrit en deuxième année à la faculté de lettres bilingues de l’université de Bamenda pleure presque : "C’est une année de perdue comme ça. Me voici en train de reprendre une classe alors que ce n’est pas de ma faute. L’Etat doit faire quelque chose".
 
Année blanche
 
Pour analyser cet aspect de la question, SciDev.Net a pris attache avec l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture). Et par la voie de son attachée de presse, Agnès Bourdon, l’institution déclare que " l’éducation de tous les enfants du Cameroun est d’une importance primordiale".
 
La même source ajoute que "dans le même temps, l’Organisation respecte la souveraineté de ses Etats membres et ne peut pas s’immiscer dans leur politique intérieure, ou prendre parti pour un groupe ou un autre."
 
Au passage, elle renvoie aux déclarations de Félix Ye, le représentant de l’UNESCO à Yaoundé. Dans une déclaration à la presse le 22 janvier, ce dernier affirmait que "ce n’est pas l’UNESCO qui déclare une année blanche ; ce sont les autorités nationales qui, au vu d’un certain nombre de critères, peuvent décider de recommencer l’année".
 
En attendant de voir la tournure que vont prendre les événements, nombreux parents ont déjà pris la résolution de réinscrire leurs enfants dans des écoles de la partie francophone du pays où les cours se déroulent sans perturbation.
 
C’est ainsi qu’à Mbouda, ville voisine de Bamenda, mais située dans la région de l’Ouest, le proviseur d’un lycée affirme que "près de 50 élèves venant de Bamenda sont venus s’inscrire chez nous ici".
 
"Nous avons reçu une note de notre ministre qui nous interdit d’inscrire les élèves venus des régions anglophones. Donc, ceux que nous avons admis l’ont été avant cette décision ministérielle", ajoute ce proviseur qui a préféré garder l’anonymat.
 
La reprise des cours attendue ce lundi 6 février est consécutive à l’appel à la suspension de la grève, formulé le 4 février par les syndicats d’enseignants qui l’avaient déclenchée.