Afrique Sub-Saharienne

  • Les censures en ligne, un obstacle à l'éducation sexuelle

    Pauline Oosterhoff

    05/12/16
Sexe, mensonges et algorithmes : Selon Pauline Oosterhoff, les éducateurs doivent travailler avec un paysage en ligne changeant.
 
L'élargissement rapide de l'accès à l'internet pour les jeunes dans les pays en développement pose des défis nouveaux et inattendus à l'éducation sexuelle. À la fin de 2015, il y avait deux milliards d'internautes dans le monde en développement.
 
Et avec cela vient un accès facile à la pornographie en ligne, ce qui crée une situation où les jeunes dans des pays aussi différents que la Grande-Bretagne, le Ghana, l'Éthiopie, l'Égypte et l'Inde sont maintenant plus susceptibles d'apprendre sur le sexe en ligne que partout ailleurs.
 
Cela a été reconnu pendant un certain temps dans les pays développés, mais beaucoup moins dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, où l'éducation sexuelle des jeunes peut énormément contribuer à réduire la mortalité maternelle, les maladies sexuellement transmissibles et les grossesses non désirées - et informer sur la réalité du sexe et du plaisir.
 
Un paysage changeant
 
Un certain nombre de pays qui restreignent l'éducation sexuelle formelle moderne ont, par le passé, fourni une éducation sur la sexualité et les relations par le biais d'une certaine forme d'institution culturelle autochtone. En Sierra Leone, par exemple, ce sont les sociétés secrètes de femmes qui ont traditionnellement transmis les connaissances et les normes sexuelles aux adolescentes. Mais ces institutions se sont affaiblies ou ont disparu, parallèlement à une généralisation de l'accès à l'Internet chez les jeunes.
 
Il existe beaucoup de littérature sur le rôle des autorités religieuses et des parents dans l'éducation sexuelle. Ils étaient, jusqu'à récemment, très efficaces. Ces gardiens traditionnels ont encouragé les éducateurs sexuels à se agir en ligne, fournissant des informations par le biais de sites Web et sur les médias sociaux, pour atteindre les jeunes.
 
Mais ces éducateurs sont confrontés à des obstacles majeurs, dont l'identification et la définition de la pornographie en ligne. Et les nouveaux gardiens du temple se retrouvent dans un nouvel environnement où il n'y a pas de pénurie de fournisseurs de contenus pornographiques commerciaux qui cherchent à attirer l'attention des jeunes.
 
Comprendre les sentiers du numérique
 
Un sondage mené auprès de 5000 jeunes en Inde par Love Matters, un fournisseur international de cours d'éducation sexuelle, a révélé que 92% des enfants de 18 à 24 ans avaient regardé des contenus pornographiques à un moment donné de leur vie, avec des différences modérées entre hommes et femmes.
 
84% des femmes interrogées et 97% des hommes avaient regardé des contenus pornographiques sur l'Internet.

“C'est un défi majeur pour les éducateurs sexuels, car il est difficile d'identifier leur public cible et de cibler leurs messages en ligne par des termes de recherche, surtout lorsque vous ajoutez à ce cocktail la censure et les algorithmes utilisés en ligne pour interdire le contenu jugé explicite.”

Pauline Oosterhoff


"C'est un défi majeur pour les éducateurs sexuels, car il est difficile d'identifier leur public cible et de cibler leurs messages en ligne par des termes de recherche, surtout lorsque vous ajoutez à ce cocktail la censure et les algorithmes utilisés en ligne pour interdire le contenu jugé explicite.
 
Comment les jeunes arrivent-ils à ces sites? Atterrissent-ils accidentellement sur un site d'éducation sexuelle, tout en recherchant des contenus pornographiques, ou sont-ils à la recherche délibérée d'informations fiables sur la sexualité et/ou les relations?
 
En savoir plus sur l'environnement numérique et les différentes "voies d'accès des utilisateurs" aiderait à mettre en place des interventions d'éducation sexuelle en ligne plus efficaces.
 
Cependant, il n'est pas toujours facile de déterminer si un terme de recherche comme "pénis" renvoie à un utilisateur à la recherche d'éducation sexuelle ou de contenu porno, ou de faire la différence. En fait, dans un environnement numérique, il peut être difficile de comprendre même les données démographiques de base relatives au sexe ou à l'âge d'un utilisateur.
 
De nouvelles recherches menées à l'Institute of Development Studies, en collaboration avec Love Matters, ont analysé 471.000 termes de recherche individuels auprès des utilisateurs kenyans qui les ont conduits au site Web Love Matters.
 
Ces études ont montré qu'il était presque impossible de classer les recherches sur l'éducation sexuelle en comparaison avec celles portant sur des contenus pornographiques à grande échelle. Il s'agit d'un défi majeur pour les éducateurs sexuels, car il leur est difficile d'identifier leur public cible et de cibler leurs messages en ligne par mots clés, surtout lorsque vous ajoutez au cocktail la censure et les algorithmes utilisés en ligne pour interdire des contenus jugés explicites.
 
Les nouveaux gardiens du temple
 
Une autre difficulté réside dans les lois sur la censure et les tentatives visant à faire respecter les lois anti-pornographie, ainsi que les lois contre les contenus obscènes.
 
Le gouvernement indien a bloqué 857 sites pornographiques en 2015 et la semaine dernière, le Royaume-Uni a proposé une nouvelle loi visant à empêcher les enfants d'accéder aux contenus pornographiques en ligne.
 

“Les éducateurs sexuels et les décideurs politiques doivent collaborer avec les jeunes, les producteurs de contenus pornographiques éthiques et les médias sociaux, pour élaborer une stratégie d'éducation sexuelle.”

Pauline Oosterhoff


 Les géants des médias sociaux que sont Google et Facebook exercent une autre forme de censure. Grâce à des algorithmes, ils décident ce qui peut être partagé et ce qui ne peut pas l'être, et notre recherche a constaté que ce qui est considéré comme explicite est souvent surprenant.
 
Un exemple récent qui a provoqué de vives protestations à l'échelle internationale est celui d'une photo documentaire de la guerre du Vietnam: un cliché de Nick Ut, montrant une fille nue courir dans une rue.
 
Plus généralement, les éducateurs sexuels sont interdits sur les médias sociaux pour des publications ne représentant pas la nudité. Par exemple, une annonce avec la question "Une relation sexuelle est-elle douloureuse la première fois?", avec la photo d'une main saisissant un drap, a été bloquée.
 
Une campagne publicitaire datant de 2014, avec une photo de chien portant des lunettes de soleil et la légende "Style canin: Tous les hommes sont-ils des chiens?" sur le site de la section indienne de Love Matters, a été censurée par Facebook entre le 27 décembre 2015 et le 16 juillet 2016.
 
Il s'agit d'un problème mondial. Parce que Facebook et YouTube censurent des images de mamelons féminins, les activistes argentins ont utilisé un homme en surpoids avec de gros seins dans des vidéos YouTube sur les examens du sein pour la détection du cancer.
 
Des politiques de censure peu claires mises en oeuvre par ces nouveaux gardiens affectent l'accès aux sites d'éducation sexuelle. Entre décembre 2015 et juillet 2016, Facebook a rejeté 24% des messages de campagne créés par Love Matters India, 27% de ceux créés par Love Matters Hablemos au Mexique et au Venezuela, 6% des messages de Love Matters Arabic et 8% de ceux de Love Matters Kenya.
 
Travailler avec les producteurs et les gardiens
 
Les plateformes en ligne répondent à la demande d'une éducation sexuelle faisant autorité - nous devons mieux comprendre comment les éducateurs des pays en développement peuvent utiliser le pouvoir des fournisseurs de contenus pornographiques et celui des médias sociaux pour atteindre le public, grâce à une éducation sexuelle complète.
 
Les éducateurs sexuels et les décideurs doivent collaborer avec les jeunes, les producteurs de pornographie éthique et les médias sociaux, pour concevoir une stratégie d'éducation sexuelle.
 
Il existe des risques potentiels - y compris des dommages à la réputation - de travailler avec l'industrie du porno.
 
Avec le déclin du financement du développement et la contestation du principe-même de l'aide, les donateurs pourraient se montrer réticents à l'idée de participer à ce type de débats.
 
Mais ne pas le faire risque de laisser des décisions difficiles à l'appréciation des algorithmes ou de réactions  émotionnelles, privant des millions de jeunes du monde entier d'accès à des informations vitales pour leur santé sexuelle et reproductive.