Afrique Sub-Saharienne

  • Le Franc CFA, un frein au développement de l'Afrique?

    Roch Nepo

    22/02/16

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  • Les Africains doivent mettre en place une politique monétaire qui finance le développement

Pour peu que l’on fasse l’effort de s’intéresser aux débats ou à l’énonciation, en leurs grands axes, des programmes de gouvernement ayant ponctué les différentes campagnes présidentielles de ces derniers mois en Afrique francophone (Togo, Côte d‘Ivoire, Guinée Conakry, Burkina Faso, Niger, Bénin, etc.), moments de dialogue et d’intense communion du peuple avec ses dirigeants s’il en fut, l’on se rend bien compte de ce que la question du devenir du Franc CFA est loin d’être un sujet de prédilection des candidats quand elle n’est pas simplement absente des projets de société.   
 
Ce constat aveuglant s’avère d’autant plus ahurissant que le franc CFA, faut-il le rappeler, est tout de même la monnaie qu’ont en partage quatorze (14) pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre[i], aux termes d’accords de coopération monétaire qui les lient à la France, ex-Métropole coloniale, plus que jamais déterminée – cela relève, au demeurant, du secret de Polichinelle, comme l’attestent à suffisance le Rapport Védrine[ii] et celui connexe du Sénat français[iii] expressément dédiés à cette « noble cause »  – à s’investir dans la reconquête de son ex-empire (le fameux pré-carré, pour user d’un jargon plus technique), constitué des deux anciennes Fédérations que furent l’Afrique occidentale française (AOF) et l’Afrique équatoriale française (AEF) ayant alors quartiers généraux, respectivement à Dakar (Sénégal) et à Brazzaville (Congo).
 
La monnaie, attribut essentiel de la souveraineté
 
En effet, point n’est besoin d’être une sommité des sciences politiques et économiques pour savoir que, de tout temps et sous tous les cieux, à travers sa triple fonction d’unité de compte, d’intermédiaire des échanges et de réserve des valeurs, la monnaie symbolise le bien économique par excellence, s’inscrivant véritablement au cœur du vécu quotidien ordinaire des populations. Mieux, dans la mesure où elle est d’essence régalienne (seul un Etat, reconnu comme tel par la communauté internationale ou par ses pairs, peut battre monnaie et lui conférer cours légal), la monnaie constitue un attribut essentiel de la souveraineté et de l’identité d’un Etat.
 
Vue sous ce rapport, la monnaie est l’un des atouts clé permettant à tout Etat qui se respecte de s’affirmer, en tant qu’entité autonome, face au reste du monde, en choisissant soit de coopérer avec ce dernier, soit de s’opposer à lui, selon les intérêts bien compris du moment de la communauté nationale et à la lumière d’une judicieuse appréciation des données géopolitiques, géostratégiques et géoéconomiques du contexte.
 
Et cet exercice de recherche systématique d’un positionnement optimal sur l’échiquier mondial participe du jeu visant, pour une nation moderne, à définir sa stratégie de développement, fonction éminemment politique s’il en est. 
 
C’est d’ailleurs pour cette raison que, de pratique courante aux quatre coins du globe, défense nationale, relations internationales et stratégie de développement sont intimement liées en tant qu’éléments indissociables, constitutifs d’un même bloc fonctionnel de l’architecture institutionnelle d’un pays. Ces trois composantes entretiennent entre elles des rapports dialectiques très étroits, concourant ainsi à une seule et même finalité : celle consistant, pour un Etat-nation, à adopter vis-à-vis  tant de son environnement interne (aspects liés au mieux-être stricto sensu de sa population) que de l’étranger, la posture idéale susceptible de lui assurer l’avantage maximal quant à l’atteinte des objectifs de développement et de rayonnement qu’il s’est fixés.
 
En clair, la politique se définissant étymologiquement comme l’art d’administrer la cité, la monnaie dont dépend, pour une part non négligeable, l’existence et l’identité ainsi que l’influence perçue et réelle d’un Etat, est censée, dans l’ordre normal des choses, occuper d’emblée une place centrale dans les choix de gouvernance de toute équipe aspirant à diriger un pays.     
 
En conséquence, aucun débat de société réellement soucieux de l’avenir d’une nation ne saurait faire l’économie de la question monétaire, contrairement à ce qu’il est donné d’observer sous nos latitudes tropicales où une telle préoccupation est érigée en un sujet tabou, frappé de tacite censure, réservé à une frange infinitésimale de la population : celle des seuls experts, élites et autres initiés des arcanes monétaires et du pouvoir. Et encore!
 
Remettre le Franc CFA au cœur du débat citoyen et sociétal
 
Ce refus obstiné et illégitime de l’incontournable débat sur une question engageant au plus haut point le destin collectif, contraste très fortement avec la démarche des pays membres de l’Union Européenne  (dont fait partie la France) qui, très tôt, se sont imposés la discipline de négocier systématiquement chacun des tournants jugés décisifs de leur processus d’intégration économique et monétaire, au moyen de consultations référendaires, gage indéniable du prix que les gouvernants attachent à la participation citoyenne et au respect de la souveraineté populaire, dans des pays de tradition démocratique et s’agissant de réformes qui touchent aux fondements mêmes du vivre ensemble. D’où l’apparition, au sein de la classe politique de l’Hexagone et du Vieux Continent, de lignes de fractures idéologiques entre pro-Européens et anti-Européens ayant vocation à structurer davantage le débat citoyen et sociétal.   
 
L’autre variante de la sensibilité particulière du citoyen-électeur lambda européen au phénomène économique et monétaire réside dans l’intérêt particulier qu’il porte à deux indicateurs clé : le taux de chômage qui fournit une mesure du niveau de l’emploi et bien plus encore le taux d’inflation, censé renseigner, ne serait-ce que grossièrement, sur le coût de la vie; toutes données que, du reste, le décideur politique met un point d’honneur à faire publier régulièrement par des organismes indépendants dont la fiabilité des chiffres est rarement remise en cause.  
 
A l’inverse, conscient qu’il est de l’enjeu colossal que représente le franc CFA pour la France tutrice et protectrice et, par ricochet, pour ses propres intérêts égoïstes, l’establishment dans les pays d’Afrique francophone occidentale et centrale, au lieu de s’inspirer des bonnes pratiques prévalant dans l’Union européenne en matière de politique monétaire, entend, selon toute vraisemblance, perpétuer le statu quo en vigueur; lequel, on le comprend aisément, a l’incommensurable avantage d’assurer la pérennité de son pouvoir.
 
Or, ainsi que le préconise Kako Nubukpo, illustre économiste et universitaire, président de l’Association africaine d’économie politique et ancien ministre togolais de la prospective, «… l'impératif démocratique exige que les populations africaines soient impliquées dans ces réflexions. La gestion monétaire et du change doit être démocratisée. La transparence et la redevabilité doivent être la règle en matière d'orientation monétaire et de change ».
 
Autant dire, dans une telle perspective, que le franc CFA, n’ayons pas peur des mots, apparaît au mieux comme un instrument d’assujettissement des masses et au pire comme l’un des principaux bras armés de la Françafrique de réputation peu glorieuse. Il n’est d’ailleurs pas superflu de faire remarquer que les pays africains de la Zone franc (PAZF) sont, à ce jour – comble d’ironie et d’absurdité ! –, les  seuls au monde qui présentent la curieuse et troublante singularité d’avoir une monnaie :

(i)  dont la dénomination reprend partiellement (un peu comme par nostalgie, du fait d’un probable syndrome de Stockholm) celle d’une devise étrangère morte (le Franc français qui, depuis le 17 février 2002, n’a plus cours légal même en France, son pays d’origine) ;
(ii) garantie par le Trésor public français (exactement comme à l’époque d’avant les indépendances où la France assurait encore l’entière tutelle de ses colonies) ;
(iii) pour laquelle l’ensemble du processus d’impression des signes monétaires se déroule en France et, bien évidemment, sous l’autorité d’un Etat étranger qui se trouve être l’ex-puissance coloniale ;
(iv) et arrimée, par une parité fixe, à une monnaie forte, l’Euro, sans commune mesure avec les performances intrinsèques d'économies en développement figurant parmi les plus pauvres du monde et affichant un très faible taux de monétarisation et de bancarisation.    
 
Il n’est, pour s’en convaincre, que de se référer aux définitions successives du franc CFA qui, au-delà de la pure sémantique, cachent mal la survivance du cordon ombilical entre la France et ses anciennes colonies; à moins qu’elles ne traduisent un lapsus fort révélateur du déni de souveraineté sous-jacent. En effet, de « franc des colonies françaises d'Afrique » en 1945, à sa création, le franc CFA est devenu « franc de la communauté française d'Afrique » en 1958, avant de signifier aujourd’hui « franc de la communauté financière d'Afrique » pour les pays membres de l'UEMOA (Union économique et monétaire ouest africaine), et « franc de la coopération financière en Afrique centrale » pour les pays membres de la CEMAC (Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale). Que de variations et quelle polysémie à travers l’espace et le temps !
 
C’est, du moins, la seule explication rationnelle qui vaille au paradoxe consistant, par exemple et notamment en période électorale, à parler de croissance économique, de développement humain durable, de lutte contre la pauvreté, de promotion des exportations, de création d’un environnement favorable au développement d’un secteur privé créateur d’emplois durables et décents, d’intégration régionale, etc. (pour ne citer que ces quelques thèmes récurrents et d’une brûlante actualité dans nos différents pays), sans pour autant oser aborder mais surtout traiter en profondeur et selon une approche participative une problématique aussi sensible et transversale que celle de la monnaie.
 
Un peu comme si nous vivions sur une autre planète, à l’abri de tous les remous qui agitent continuellement le monde de la finance internationale et qui ne manquent pas d’impacter peu ou prou tous les pays, du fait du phénomène de la globalisation.
 
S’affranchir de la "servitude volontaire"
 
Et que l’on n’aille surtout pas nous faire accroire que l’omerta soigneusement entretenu autour du sujet se justifierait par la supposée relative stabilité monétaire tant vantée à grand renfort de rhétorique sophiste dont jouiraient les pays de la Zone franc, en comparaison avec leurs homologues anglophones, hispanophones, lusophones et maghrébins disposant de leurs propres monnaies, quand on sait que les fortunes diverses connues par ces derniers du fait de leur option alternative pour une relative indépendance monétaire ne les auront pas  forcément conduits à être logés à pire enseigne.    
 
Aller dans ce sens reviendrait, en tout état de cause, à occulter très maladroitement des questions ô combien épineuses et objet de tant de controverses telles que : la présumée convertibilité illimitée du franc CFA, sa surévaluation quasi structurelle et factice, les dysfonctionnements scandaleux du compte d’opérations logé au Trésor français ou encore le mode de gouvernance sujet à caution des banques centrales en particulier et des institutions de la Zone Franc en général.
 
A ce sujet, parmi tant d’autres figures de proue du combat épique pour l’indépendance monétaire de l’Afrique ou un fonctionnement optimal de la Zone franc – (Feu Joseph Tchuindjang Pouemi (Monnaie, servitude et liberté : la répression monétaire en Afrique, 1980) Tchétché N’guessan (Gouvernance et politique monétaire : à qui profitent les banques centrales de la zone franc ?, 1996) Célestin Monga et Jean-Claude Tchatchouang (Sortir du piège monétaire, 1996), Claude d’Almeida (Le devenir du franc CFA, 1999), Nicolas Agbohou (Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique, 2008), Serge Ikémi (Le franc CFA, d’où vient-il ? où va-t-il ?,  2010),  Mamadou Koulibaly (Les servitudes du pacte colonial, 2005 et La souveraineté monétaire des pays africains, 2009)  et j’en oublie –, je m’en voudrais de ne pas citer, une fois encore, l’intrépide Kako Nubukpo : « Les cassandres qui veulent nous dénier le droit de pouvoir gérer nous-même nos réserves de change et, partant, notre monnaie, ont beau jeu de pointer du doigt les faiblesses de notre gouvernance pour prédire le pire. Comme si le fait de risquer de tomber pouvait empêcher un être humain d'apprendre à marcher ! ».
 
De l’avis unanime de ses pourfendeurs, les insuffisances qu’affiche, aujourd’hui et de façon flagrante, le franc CFA, s’articulent justement autour des cinq (5) grands principes classiquement présentés comme étant les atouts majeurs qui lui seraient inhérents, à savoir : la centralisation des réserves de change des PAZF au Trésor public français, la fixité de la parité franc CFA/euro, la libre convertibilité du franc CFA à l’euro, la libre circulation des capitaux entre la France et les pays africains de la zone franc et la participation française aux instances de direction des banques centrales africaines.
 
En termes d’impacts négatifs sur le développement des PAZF, lesdites insuffisances se déclinent, très sommairement, comme suit :
 
Une centralisation des réserves de changes, nuisible à la croissance économique des PAZF
 

Opérer le déclic salvateur présuppose, suivant la logique consistant à guérir le mal à sa racine, que l’on procède soigneusement à une radicale décolonisation des esprits, des mentalités, de l’imaginaire, du savoir et de la science.

Roch Nepo











En vertu des accords de coopération monétaire, chaque banque centrale de la Zone franc possède un compte d’opérations au Trésor public français et doit y déposer une partie de ses réserves monétaires (constituées essentiellement, sinon exclusivement du produit des exportations). Cette proportion est passée de 100% au début des années 1960 à 65% en 1973 avant de s’établir à 50% depuis 2005. A la date du 31 décembre 2013, les avoirs extérieurs nets de la BCEAO (Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest) et de la BEAC (Banque des Etats de l’Afrique Centrale) en compte d’opérations sont estimés à 13.073,6 milliards F.CFA. Ce qui représente autant de ressources indûment amputées du budget des États de la Zone franc et rendues quasiment oisives pour ceux qui en sont les légitimes propriétaires.
 
Certes, la France rémunère les banques centrales africaines en intérêts et à un taux relativement dérisoire, mais elle ne manque pas de se servir, au passage, au moyen de placements privés effectués à sa seule discrétion. En outre, la part d’intérêts versée aux banques centrales est comptabilisée dans l’Aide Publique au Développement! Dépouillés de la moitié de leurs recettes d’exportations, les PAZF se retrouvent ainsi dans une situation économique et sociale d’autant plus insoutenable que la France leur impose, par ailleurs, une austérité budgétaire (induisant une baisse drastique des dépenses publiques, préjudiciable à la croissance et, partant, au développement, parce que très peu compatibles avec l’ampleur de leur besoins d’investissement en infrastructures structurantes), pour que l’approvisionnement du compte d’opérations soit garanti.
 
De fait, la règle voudrait que les réserves de change puissent couvrir au moins 20 % de l'émission monétaire effectuée par les deux banques centrales. Ce qui n'est pas le cas dans les faits puisque le taux de couverture avoisine 100 % depuis de nombreuses années, sans que le différentiel de quelque 80 % puisse servir à financer, par exemple, des crédits aux PME, dans le but de doper la croissance des états membres.
 
Ce faisant, le mécanisme du compte d’opérations fonctionne exactement à l’instar d’un impôt colonial d’une criante injustice et d’une rare cruauté, qui n’ose pas dire son nom.  
 
La parité fixe franc CFA-euro : une entrave à la compétitivité des économies africaines
 
Hier lié au franc français, le franc CFA est aujourd’hui arrimé à l’euro, c’est-à-dire que la valeur du franc CFA sur les marchés mondiaux dépend de celle de l’euro (la parité fixe étant de 655,957 F.CFA pour 1 €). Autrement dit, les pays africains de la zone franc n’ont pas le moindre contrôle de leur politique de change et subissent littéralement les fluctuations du cours de la monnaie unique européenne. Les recettes de leurs exportations doivent être converties en euro avant de l’être en franc CFA, ce qui signifie que si la conversion entre l’euro et les monnaies étrangères fluctue, les recettes des pays africains de la zone franc fluctuent également.
 
A titre d’exemple, actuellement, la valeur de l’euro se renforce par rapport aux monnaies étrangères en général (dont le dollar US, considéré comme la monnaie de référence pour les transactions internationales). Par conséquent, la compétitivité des pays de la Zone euro, et donc de la Zone franc, diminue par rapport au reste du monde. Il s’ensuit que les PAZF enregistrent une perte substantielle  de points de croissance et une paupérisation accélérée des populations, les matières premières produites ne pouvant ni être exportées ni être transformées sur place.
 
La libre convertibilité franc CFA/euro : un véritable leurre
 
En fait de libre convertibilité, celle-ci s’applique uniquement des pays africains de la zone franc à la France et inversement, mais ne concerne pas les échanges entre les trois zones du système CFA.  Elle apparaît donc d’autant plus virtuelle que le franc CFA de la BCEAO et celui de la BEAC ne sont pas convertibles entre eux; ce qui n’encourage pas le développement des échanges entre les deux zones.
 
A contrario, il est aisé de constater que le fait que le Naira nigérian n’est pas une monnaie convertible n’a pas empêché le Nigeria d’être la première puissance économique africaine. De même, la non-convertibilité de la Roupie n’a pas empêché l’Inde de figurer aujourd’hui parmi les puissances émergentes à l’échelle mondiale.

La libre circulation des capitaux : un outil de légalisation de la fuite des capitaux

Ce principe facilite les investissements français en Afrique, le rapatriement des capitaux, et l’importation par la France de matières premières, mais empêche les échanges interafricains. Il favorise ainsi la fuite des capitaux de l’Afrique vers la France, notamment au profit des entreprises françaises installées dans les PAZF et des élites françafricaines. Selon un rapport de la CNUCED, rien qu’au cours des 30 premières années ayant suivi les indépendances des pays africains, la fuite des capitaux dépassait déjà 400 milliards de dollars américains.
 
Ce qui représente, pour les Etats africains concernés, un manque à gagner considérable et intolérable, de nature à compromettre durablement le financement d’économies rendues chroniquement exsangues du fait d’une raréfaction artificielle de ressources pourtant générées par des activités de production s’étant bien déroulées sur le territoire de ces pays.
 
La participation française à la gestion des banques centrales africaines : une survivance du pacte colonial
 
Dans les trois banques centrales de la Zone franc, des administrateurs français siègent aux Conseils d’Administration (CA). Cette présence d’administrateurs français, stipulée par les statuts des banques centrales, confère de facto à la France un droit de veto lors des prises de décision. Au CA de la BCC (Banque centrale comorienne), 4 administrateurs sur 8 sont français alors que les décisions doivent être votées à la majorité. A la BCEAO seuls 2 administrateurs sur 16 sont français, mais l’unanimité est requise pour toute décision majeure (et notamment la modification des statuts). La situation est la même à la BEAC avec 3 administrateurs français sur 13. Le pouvoir de la France dans ces institutions est donc considérable, voire exorbitant et la présence de représentants français garantit la mise en œuvre de tous les principes centraux régissant le système CFA.
A la lumière de tout ce qui précède, le franc CFA apparaît davantage comme un vrai marché de dupes; un instrument de perpétuation du joug colonial, d’humiliation des peuples d’Afrique, de pillage systématique de leurs richesses et d’asservissement politique; bref un outil de promotion du mal-développement qu’il était pourtant censé combattre, du moins si l’on s’en tient aux arguties constitutives de la doctrine officielle ayant présidé à sa création et à son maintien dans le temps. Ce qui ne fait que confirmer la prophétie d’un certain François Mitterrand, vieille de quelque soixante (60) ans : « Sans l’Afrique, la France n’aura pas d’histoire au 21e siècle ».

Au même moment, force est de le reconnaître, sous l’effet de la fronde sourde et persistante dont il fait de plus en plus l’objet, notamment au sein d’une proportion croissante des élites intellectuelles du Continent, le franc CFA aura considérablement perdu de sa superbe, de son pouvoir mythique et mystificateur d’antan.

Cependant, si l’on assiste à un début de prise de conscience salutaire en faveur de cette problématique de première importance pour l’avenir des PAZF, le bout du tunnel n’est certainement pas pour demain, pour peu que soit validée – comme tout porte à le croire, toutes choses égales par ailleurs –, l’hypothèse très probable d’un scénario au fil de l’eau, consacrant le maintien du statu quo.   

Casser ou infléchir sensiblement cette dynamique peu encourageante requiert la constitution d’une masse critique d’acteurs de tout premier plan, susceptible, à terme, de conduire un changement décisif allant dans le sens de la conquête d’une autonomie monétaire effective des PAZF. Pour ce faire, il s’avère impérieux que se mettent en place, dès à présent, dans les universités et centres de recherche, dans les milieux financiers et au sein de la société civile, des réseaux pluridisciplinaires de chercheurs, praticiens de la monnaie et autres activistes de toutes obédiences, à même de vulgariser auprès des populations et de porter au-devant des décideurs politiques le débat éminemment citoyen et sociétal, assorti d’un plaidoyer idoine doublé d’un plan d’action conséquent, sur :

·      le devenir du franc CFA, de façon spécifique ;
·      mais encore les choix de société à opérer, relativement à la question monétaire, de manière générale.        
 
Une telle démarche se justifie par le fait que, pour reprendre la célèbre formule d’Albert Meister, « avant que d’être économique, le sous-développement est d’abord mental ». Autrement dit et selon la chronologie immuable désormais bien connue, l’aliénation mentale et culturelle a précédé la domination politique qui, à son tour, a rendu possible le pillage économique du colonisé.
 
Dans ces conditions, opérer le déclic salvateur présuppose, suivant la logique consistant à guérir le mal à sa racine, que l’on procède soigneusement à une radicale décolonisation des esprits, des mentalités, de l’imaginaire, du savoir et de la science. Ce qui permettra de déconstruire un certain nombre de paradigmes tenaces, mystificateurs et malfaisants, porteurs des ferments de l’asservissement séculaire du colonisé par son ancien maître et de la perte de confiance en soi, préjudiciable au plein exercice de la responsabilité.
 
Ce  n’est qu’à ce prix que l’on pourra espérer, à échéance raisonnable, renverser la vapeur, en vue de l’instauration d’un nouvel ordre économique social et politique plus juste et conforme aux aspirations des peuples africains. 
 
C’est à ce noble et exigeant devoir de légitime indignation, préalable à toute vraie remise en cause de l’ordre établi, que nous convie instamment, dans la sphère d’expertise qui est la sienne (celle de l’enseignant-chercheur), Kako Nubukpo, l’un des plus authentiques représentants de l’intelligentsia africaine contemporaine, quand, dans une lettre ouverte  adressée au Gouverneur de la BCEAO, à la veille, en novembre 2012 à Dakar (Sénégal), d’un Symposium sur le cinquantième anniversaire de ladite institution, il s’insurge:
 
« A l’extraversion réelle et monétaire de nos économies, vous ne pouvez pas ajouter l’extraversion intellectuelle, plus de cinquante ans après l’indépendance de nos Etats… A la servitude monétaire issue du pacte colonial, vous ne pouvez pas ajouter la servitude volontaire de la délocalisation de la pensée sur le bilan et les perspectives de la gestion de notre monnaie commune… Tout le monde peut observer que nos économies ne se sont pas diversifiées, que les taux de croissance sont désespérément bas et que nous n’arrivons absolument pas à gérer les questions liées à la pauvreté, à l’emploi des jeunes… La question, est simple et se pose de savoir si cette monnaie est un outil de développement ou un instrument de domination... La place des doyens des facultés des sciences économiques et de gestion des universités de l’espace UEMOA à ce Symposium ne devrait pas être celle qui leur est assignée, à savoir celle de spectateurs disciplinés de discussions qui les concernent au premier chef… Elle devrait au contraire être celle des conducteurs du véhicule de la pensée sur notre avenir commun. La recherche africaniste est vieille de ses écoles de pensée et riche des faits stylisés issus de ses multiples terrains de recherche… Il n’y a aucune raison que les solutions aux problèmes que vivent les populations africaines soient corsetées par les recettes du prêt-à-penser idéologique, provenant de Washington, de Francfort, de Paris, et nous en oublions… »[iv].
 
Cette tirade a l’indiscutable mérite de dessiller et de sortir de leur torpeur léthargique ceux d’entre les citoyens des PAZF qui n’appréhenderaient pas encore, à sa juste valeur, l’étendue de la tragédie qui se joue sur le front monétaire et qui est de nature à hypothéquer gravement leur destin collectif.
 
Ceci dit, il serait trop facile d’imputer au seul colonisateur ou à la seule Françafrique (les boucs émissaires tout désignés, en l’occurrence) la « servitude volontaire »[v] à laquelle les dirigeants, intellectuels et activistes africains ont délibérément choisi de se condamner, en s’auto-déniant le droit d’ouvrir franchement le débat pourtant inéluctable sur le devenir du franc CFA, face à quoi, la plupart des problématiques qui semblent nous préoccuper habituellement, aussi séduisantes soient-elles, font presque figure d’épiphénomènes destinés à nous divertir de l’essentiel.
                                                         
Il est donc à souhaiter vivement que reprenne ses droits la question cruciale de la révision du mode de gestion du franc CFA, à défaut d’un décrochage pur et simple ou d’une remise en cause radicale des accords de coopération monétaire entre la France et ses ex colonies. Ceux à qui échoit le noble et redoutable privilège de conduire les destinées des peuples d’Afrique subsaharienne francophone y gagneraient certainement, plutôt que de s’évertuer à instrumentaliser, à des fins très peu compatibles avec l’intérêt général, les accords de coopération monétairs qui lient leurs pays à la France. 
 
Pour en revenir à la Françafrique tentaculaire qui, depuis Mathusalem et à juste raison, ne manque pas de défrayer la chronique et de déchaîner les passions, je voudrais juste me permettre d’appeler l’attention sur l’impérieuse nécessité, pour les Africains que nous sommes, de ne pas être naïfs au point d’oublier l’un des postulats majeurs des relations internationales contemporaines, énoncé par le général Charles De Gaulle, à savoir : « La France n’a pas d’amis, elle n’a que des intérêts ».
 
Et ce qui est vrai pour la France vaut pour tous les autres pays du monde (y compris la Chine, devenue l’un des principaux concurrents de la France en Afrique, pour ne citer que cet exemple emblématique).
 
C’est pourquoi, au lieu de nous contenter de diaboliser systématiquement et inutilement la France, il importe qu’en tant qu’Etats-nations et par rapport au Reste du Monde (sans aucune distinction), nous nous employions résolument à nous libérer de tout conditionnement idéologique ou doctrinal porteur de myopie intellectuelle, pour :

 
(i) Bien identifier, à chaue instant, nos intérêts bien compris ainsi que nos priorités de développement;
 
(ii) Mettre en oeuvre les meilleures stratégies porteuses du moindre mal pour les communautés nationales. 
 
En tout état de cause et sauf à assimiler la diplomatie à un jeu pour enfants de chœur (ce qu’elle n’a jamais été, nulle part), aucune nation au monde n’acceptera de coopérer ou de commercer (au sens propre et pour dire les choses très crûment) avec nous, rien que pour nos beaux yeux. Cela relève, au demeurant, d’une lapalissade.