Afrique Sub-Saharienne

  • Le synchrotron a pour but une meileure coopération au Moyen-Orient.

  • Le synchrotron du Moyen-Orient : la coopération scientifique en faveur de la paix

    Rehab Abd Almohsen

    25/04/13

Lecture rapide

  • Le centre de recherche assure déjà la formation et prévoit de débuter ses activités en 2015

  • Des scientifiques arabes et israéliens collaborent déjà sur sa conception

  • Nécessité de US$ 35 millions supplémentaires au centre pour démarrer les activités

Un centre de recherche en Jordanie s’est fixé comme objectif de développer la science et de promouvoir la paix par la coopération internationale. Un reportage de Rehab Abd Almohsen.

A trente-cinq kilomètres au nord-ouest d’Amman, la capitale jordanienne, et à moins de 90 kilomètres de la frontière avec la Syrie en proie à la guerre civile, un grand centre de recherche prend progressivement forme et pourrait représenter l’espoir d’un avenir plus pacifique au Moyen-Orient.

Baptisé SESAME (Centre international de rayonnement synchrotron pour les sciences expérimentales et appliquées au Moyen-Orient), il sera le premier grand centre international de recherche du Moyen-Orient et réunira les scientifiques et les gouvernements de toute la région.


La carrière de l’accélérateur de particules qui est au cœur de ce centre a débuté en Allemagne, à Berlin, où il a servi entre 1981 et 1999, sous le nom de BESSY I.


Au moment de sa mise hors service, Herman Winick, professeur au Grand accélérateur linéaire (SLAC) de l’Université de Stanford, aux Etats-Unis, fut l’un de ceux qui ont proposé d’utiliser ses composantes pour construire une source de rayonnement synchrotron au Moyen-Orient.

Winick et d’autres ont estimé que le projet pouvait non seulement permettre une production scientifique utile, mais aussi contribuer à l’amélioration des relations entre les pays de la région et le démontrer par la coopération scientifique.

Avec l’appui de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) et de plusieurs gouvernements occidentaux et régionaux, l’accélérateur est en cours de construction en Jordanie. Le début des expérimentations est prévu pour 2015.

Mais un important fossé subsiste entre les besoins financiers indispensables à son fonctionnement à plein régime et les fonds collectés à ce jour.

Un puissant outil

Les sources de rayonnement synchrotron accélèrent des faisceaux d’électrons à une vitesse proche de celle de la lumière avant de les injecter dans un anneau circulaire, duquel sortent des «lignes de lumière» sur une gamme de longueurs d’ondes.

Dans la mesure où chaque ligne de faisceau focalise le rayonnement ou toute autre forme de radiation électromagnétique sur une cible d’enregistrement distincte, plusieurs expérimentations peuvent être menées simultanément.

Les utilisateurs du SESAME seront basés dans les universités et les instituts de recherche de la région. Ils mèneront les expérimentations dans le centre de recherche – souvent en collaboration avec les scientifiques venus d’autres centres ou d’autres pays – et rapporteront les données obtenues dans leurs laboratoires pour les analyser.

Ainsi, Ibraheem Yousef, spécialiste jordanien des lignes de faisceau, compte sur le SESAME pour étudier les moyens d’utiliser la spectroscopie à infrarouges sur les cellules vivantes pour diagnostiquer le cancer.

Yousef a déjà réalisé une expérimentation pour le compte d’une entreprise de cosmétique au centre du synchrotron français, le Synchrotron SOLEIL, pour tester l’efficacité d’un shampooing et d’un après-shampooing grâce au faisceau à infrarouges de ce centre en analysant la structure du cheveu et de la peau avant l’application du produit.

Un autre spécialiste des lignes de faisceau du SESAME, l’Algérien Messaoud Harfouche, travaille sur un projet de recherche sur les métaux lourds et toxiques contenus dans le sol du bassin du Jourdain et du Yarmouk, en collaboration avec l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Son étude consiste à mesurer la teneur du sol en métaux toxiques comme le fer et le chrome, pour cultiver ensuite des plantes capables de les absorber.

Il s’appuie sur une application des synchrotrons dont l’utilisation est répandue – la spectroscopie par absorption des rayons X – pour déterminer la structure exacte du sol.

Cette technique peut également être utilisée dans d’autres domaines scientifiques, notamment la chimie moléculaire, les sciences du sol et les sciences biomédicales.

 

Fuite des cerveaux


L’un des objectifs du SESAME est de former du personnel compétent dans les domaines de la science et de la technologie au Moyen-Orient.

Harfouche relève que le SESAME fonctionne déjà comme un centre de formation, même s’il n’est pas encore opérationnel. « Nous avons ouvert nos portes aux étudiants de niveau master ou doctorat, et déjà, nous avons un étudiant de l’Université Al-Quds, en Palestine, qui travaille sur la mise à niveau des lignes de faisceau et étudie la conception des anneaux de stockage où sont conservés les électrons qui sortent du synchrotron ».

Toutefois, l’initiative connaît déjà une difficulté majeure dans sa lutte contre la fuite des cerveaux. « Le projet offre d’excellentes opportunités de formation aux chercheurs, mais ensuite ils cèdent aux offres les plus intéressantes venues d’ailleurs », déplore Mohamed Yasser Khalil, directeur administratif du SESAME.

Maher Attal, un Palestinien dont le rôle consiste à construire le microtron qui assure l’accélération initiale des faisceaux d’électrons, déclare à SciDev.Net que le SESAME permettra aux scientifiques de réaliser des expérimentations dans la région.

« L’installation de ce centre va encourager les universités à enseigner cette discipline scientifique et permettre d’améliorer les résultats de la recherche dans la région », poursuit-il. « Il nous permettra d’être au fait des dernières avancées dans ce domaine, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle ».


 

Accroître la prise de conscience


Le SESAME est constitué de quatre comités consultatifs couvrant les lignes de faisceau, les aspects scientifiques, les aspects techniques et la formation. Chacun des comités se réunit deux fois par an et est composé de scientifiques chevronnés et de spécialistes de l’accélération venus du monde entier.. Le rôle des membres des comités est de former les membres de l’équipe du projet et de partager leurs expériences avec eux.

Attal est convaincu que le SESAME va permettre d’augmenter la prise de conscience sur l’importance des synchrotrons en tant qu’outils expérimentaux, et encourager d’autres pays de la région à construire leurs propres installations et contribuer à enrayer la fuite des cerveaux.

« L’Iran et la Turquie ont chacun le projet de construire leur propre synchrotron et j’espère que d’autres pays de la région leur emboîteront le pas », dit-il.

Mais il ajoute que le synchrotron du SESAME - seul accélérateur du Moyen-Orient pour l’instant – a 32 ans, sa construction ayant été achevée en 1981. « Les exigences des utilisateurs sont plus sophistiquées que les capacités de cette vieille machine », rappelle Attal.

Pour combler cette lacune, les scientifiques essaient d’actualiser certaines de ses composantes. « Par exemple, nous avons conçu un nouvel anneau de stockage [des électrons] et nous venons de lancer un appel d’offres pour sa construction », annonce-t-il.


 

Science et diplomatie


Même si le SESAME n’a pas encore démarré ses activités, il a déjà permis à des scientifiques arabes et israéliens de travailler côte-à-côte, au stade de la planification.

Roy Beck-Barkai, directeur de recherche au laboratoire de biophysique expérimentale de l’Université de Tel Aviv, en Israël, étudie les interactions entre les matériaux biophysiques pour former des complexes à l’échelle nanométrique.

Ces interactions et les structures des complexes sont plus visibles si l’on utilise la diffraction des rayons X synchrotron, comme celle fournie par le SESAME, dit-il.


« Quand il deviendra opérationnel, le SESAME sera l’un des centres internationaux où je me rendrai pour mesurer ces propriétés et avoir un aperçu physique des processus biologiques et biophysiques ».

Israël a soutenu financièrement le SESAME depuis le lancement du projet, alors qu’il est membre de plusieurs autres synchrotrons plus avancés en Europe, comme l’Installation européenne de rayonnement synchrotron en France, le Synchrotron Elettra en Italie, et l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) près de Genève, en Suisse.

« Le fait d’être associé à plusieurs installations offre plus d’options aux chercheurs comme moi pour mener des expériences », affirme Beck-Barkai.

« Et le fait d’avoir le SESAME près de notre laboratoire national en Israël constitue un élément supplémentaire de motivation, puisque cela nous permettra de transférer des échantillons « frais » plus facilement [que vers des laboratoires éloignés], et réduira les frais de déplacement ».

Beck-Barkai espère que le projet permettra aussi d’atténuer en partie l’hostilité entre les pays de la région.

« Lorsque les scientifiques se rencontrent et débattent de leurs domaines respectifs, ils oublient tout le reste », explique-t-il. « J’espère que l’esprit du SESAME va se répandre dans nos pays et auprès de nos gouvernements, et leur permettra de comprendre que nous partageons une même passion [pour la recherche], et pouvons travailler ensemble pour un avenir meilleur pour notre région ».
 

Difficultés de financement


Toutefois le projet est confronté à d’importantes difficultés financières, puisqu’il attend son financement des gouvernements de la région pour couvrir à la fois les coûts de construction et de fonctionnement. Il faut 35 millions de dollars US supplémentaires pour que les activités démarrent.

Khalil confie à SciDev.Net que le plus grand défi auquel le projet est confronté pour l’instant consiste à trouver des sources de financement fiables.

Actuellement, les pays membres du projet sont le Bahreïn, Chypre, l’Egypte, l’Iran, Israël, la Jordanie, le Pakistan, l’Autorité palestinienne et la Turquie. « Notre devoir est de convaincre d’autres pays à adhérer au projet », dit-il. « Nous sommes en négociations avec le Maroc, par exemple, pour qu’il adhère et paie les 5 millions de dollars de droits d’adhésion ».

Le fonctionnement annuel du SESAME coûtera 5,3 millions de dollars. « Si le nombre de membres n’augmente pas, nous serons en difficulté », prévient Khalil.

Sans oublier qu’il reste toujours des préoccupations de fond quant à l’effet potentiel d’une escalade des conflits dans la région. 

« Si les relations entre Israël, l’Iran et les pays arabes venaient à se détériorer, l’avenir du projet serait compromis », s’inquiète Attal.


Rehab Abd Almohsen effectue actuellement un stage CRDI/SciDev.Net en journalisme scientifique.

Cet article émane de la rédaction Moyen-Orient &Afrique du Nord de SciDev.Net.