Afrique Sub-Saharienne

  • En modifiant le génome de l'anophèle, les chercheurs espèrent stopper la transmission

  • Les manipulations génétiques pour vaincre le paludisme

    Christelle Marot

    03/10/16

Lecture rapide

  • Des chercheurs explorent les possibilités qu’offre le CRISPR-Cas9 de l’ADN du moustique

  • Cette méthode vise à empêcher l’insecte de véhiculer les germes de la maladie

  • Cette technique marche en laboratoire, mais, l’on redoute des résistances en dehors

Fin 2015, grâce à CRISPR-Cas9 (en génétique, famille de séquences répétées dans l’acide désoxyribonucléique –ADN), des chercheurs du laboratoire d’Anthony James de l’université de Californie à Irvine (Etats-Unis) ont annoncé avoir réussi à modifier génétiquement les cellules sexuelles de moustiques Anopheles stephensi, pour les empêcher de véhiculer le parasite responsable du paludisme.
 
Au même moment, le laboratoire dans lequel travaille Tony Nolan à l’Imperial College London (Angleterre) annonçait être parvenu, grâce au forçage génétique, à répandre un allèle de stérilité invasif chez les moustiques Anopheles gambiae, eux aussi vecteurs du paludisme, afin de les éradiquer.
 

“La lutte contre le paludisme nécessite de combiner plusieurs méthodes, aussi bien de lutte contre les vecteurs que de recherche d’un traitement plus efficace et de recherche d’un vaccin”

Frédéric Simard
Entomologiste et directeur de recherches à l'IRD

 
 
La découverte de CRISPR-Cas9, nouveaux ciseaux à ADN, révolutionne et accélère considérablement la recherche génétique ; mais quels sont les espoirs réels d’éradiquer le paludisme en Afrique grâce à ces nouvelles méthodes ?
 
"Nous avons fait beaucoup de progrès ces derniers mois pour établir la preuve de la technologie du forçage génétique. C’est une technologie puissante, mais nous en sommes au tout début. Il reste encore de nombreux tests et ajustements à effectuer dans des cages semi-confinées dans notre laboratoire, en Europe", indique Tony Nolan, le chargé de recherches de l’Imperial College London.
 
"Dans le même temps, nous travaillons avec nos partenaires au Burkina Faso, au Mali, en Ouganda, où des entomologistes étudient les populations locales de moustiques pour comprendre leur génome et leur comportement. La première étape sera de voir si les performances sur les moustiques modifiés, obtenues en laboratoire confiné en Europe et en Afrique, sont similaires. Mais avant de pouvoir obtenir un permis pour importer des moustiques modifiés, il y a tout un processus réglementaire à respecter. Donc cela va prendre du temps", précise le chercheur.
 
La puissance de la technologie recourant à Cas9 est "vertigineuse" et "serait quasiment gratuite", estime Eric Marois, directeur de recherches à l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), établissement associé à l’étude britannique.
 
Moustiques transgéniques
 
"Une fois que l’on aura lâché les moustiques, dit-il, ils s’occuperont eux-mêmes de propager l’intervention. On ne pourra pas mettre en place des royalties, des systèmes de brevets, etc.  Cela ne devrait donc pas beaucoup intéresser les entreprises qui souhaitent faire beaucoup d’argent. Le schéma d’application sera sans doute moins économique qu’humanitaire".
 
Mais pour que la technologie du forçage génétique puisse être appliquée sur le terrain en Afrique, il faudra également mettre en place des cadres réglementaires et des instances d’évaluation ; ce qui ne sera sans doute pas une mince affaire.
 
Tout comme il faudra prendre toute la mesure des risques écologiques et de l’acceptabilité sociale autour des moustiques transgéniques.
 
"On connaît encore trop mal le rôle du moustique dans la chaîne alimentaire (…) En imaginant le pire, le risque est de priver certains prédateurs qui régulent la prolifération d’autres insectes ravageurs de récoltes par exemple… On aurait alors l’inverse de l’effet escompté en provoquant des famines", redoute Eric Marois.
 
"En matière de recherche sur les moustiques, l’outil CRISPR-Cas9 va permettre beaucoup de choses, notamment d’associer des gènes à une fonction physiologique ; ce qui va nous aider à disséquer la génétique des moustiques sur un plan fonctionnel, que ce soit pour la reproduction ou pour la manière dont les moustiques vont trouver leurs proies", indique de son côté Frédéric Simard, entomologiste et directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).
 
Panacée
 
"Mais, jamais la lutte génétique ne sera la panacée ! C’est un fantasme. Et c’est dangereux de le faire miroiter. Au laboratoire, cela marche très bien car ce sont tous les mêmes moustiques. Mais les populations de moustiques auxquelles on va s’attaquer dans la nature sont extrêmement polymorphes, variables au niveau génétique ; ce qui leur confère un potentiel d’adaptation absolument fantastique. Et cela sera un écueil à la mise en application", ajoute-t-il.
 
Et de conclure : "La lutte contre le paludisme nécessite de combiner plusieurs méthodes, aussi bien de lutte contre les vecteurs que de recherche d’un traitement plus efficace et de recherche d’un vaccin…"
 
Au delà des déconvenues, la puissance de CRISPR-Cas9 pour modifier le génome des moustiques enthousiasme autant qu’elle inquiète. Car, une fuite ou une erreur de manipulation pourraient avoir de lourdes conséquences.