Afrique Sub-Saharienne

  • La chimie, fer de lance du développement

    Bilal Taïrou

    11/08/17

Lecture rapide

  • L'Afrique est une terre propice pour des recherches approfondies en chimie

  • Il y a urgence de se doter de structures de recherche adaptées

  • L'expertise locale est disponible, les ressources font encore défaut

[Dakar] Depuis le 7 août 2017, se tiennent à Dakar, les 18èmes journées scientifiques annuelles de la Société Ouest-Africaine de Chimie (SOACHIM). Ces journées prévues pour s’achever ce 11 août, sont inscrites sous le thème général "Sciences chimiques : souveraineté thérapeutique et alimentaire pour l’émergence de l’Afrique."

Pour la SOACHIM, la chimie, comme d'autres sciences fondamentales, est au coeur de tout. Il est donc à cet égard capital, de consentir les efforts en investissement nécessaires, pour permettre à l'Afrique de se servir de l'expertise de ses spécialistes  comme fer de lance du développement.

Dans cet entretien, Roger Nébié, secrétaire permanent de la SOACHIM, clarifie la notion de souveraineté thérapeutique et alimentaire et en justifie le choix, comme thème principal pour les 18èmes journées annuelles de la Société, en expliquant comment les sciences chimiques peuvent jouer un rôle capital dans l’émergence de l’Afrique.
 
Que faut-il entendre par la souveraineté thérapeutique de l’Afrique ?

Cela veut tout simplement dire qu’en tant que chimistes, nous voulons apporter  notre contribution pour qu’au niveau alimentaire et au niveau de nos soins, nous soyons capables de produire tout ce dont nous avons besoin. Nous savons cependant que cette souveraineté alimentaire et thérapeutique ne dépend pas uniquement des chercheurs. Car être souverain est une question de volonté politique très forte. Cela dépend donc également d’un engagement fort de nos gouvernants et c’est pour cela que nous avons retenu ce thème, pour attirer leur attention. Nous pouvons trouver tous les résultats qu’il faut, mais quand il n’y a pas cette volonté de nos gouvernants d’aller vers leur valorisation et de prendre les dispositions pour financer de manière conséquente nos chercheurs pour qu’ils aboutissent à toutes les solutions pour lever les contraintes de développement, on n’aura pas de solution. C’est donc un thème pour inviter nos décideurs à également mouiller le maillot et pour inciter les chercheurs à travailler pour résoudre nos problèmes. Car, nous sommes capables de résoudre nos problèmes, ici en Afrique.
 
Pourquoi la nécessité d’une indépendance thérapeutique et alimentaire, maintenant ?

L’indépendance pour nous ne doit pas être qu’un mot, mais un ensemble de choses. Nous devons être capables de produire suffisamment de choses pour nous nourrir, sans forcément attendre le voisin ou l’extérieur, être capables de nous soigner, de nous éduquer, etc. Une fois que l’on est capable de faire tout ça, on peut dire qu’on a sa destinée en main. S’il faut en revanche chaque fois tendre la main vers l’extérieur, quel que soit le domaine, l’on n’est pas indépendant, donc pas maître de sa destinée. Nous voulons de plus en plus être maîtres de notre destinée et prendre les décisions que nous pensons être les meilleures pour l’avenir de nos populations. Nous avons hérité d’une situation de laquelle il faut nous détacher et évoluer. Cependant, être souverain ne veut pas dire que nous n’allons plus collaborer avec l’extérieur.
De façon concrète, comment cette souveraineté pourra-t-elle être atteinte, dans un pays comme le Sénégal, qui importe par exemple près de 80% de ses médicaments ?

La nature dans nos pays africains constitue une véritable pharmacie. Nos grands-parents se soignaient essentiellement à base de plantes. Nous savons donc qu’il y a énormément de choses à découvrir dans nos espèces végétales locales, voire animales. Ainsi, un pays comme le Sénégal pourrait être souverain sur le plan thérapeutique si réellement d’abord, le gouvernement mettait en place un plateau technique conséquent, pour rendre faisables sur place toutes les prospections, recherches et analyses. Si nous donnons vraiment les moyens aux chercheurs de prospecter, c’est sûr qu’ils vont découvrir beaucoup de choses dont la valorisation permettrait de ne plus importer, mais plutôt d’exporter. Le constat aujourd’hui est que c’est en Afrique que beaucoup de chercheurs de pays du Nord viennent faire leur prospection. Les 95% des médicaments prennent leur source au niveau des plantes. C’est à partir des plantes qu’on a le modèle et pour les besoins de production à une échelle industrielle, l’on se tourne vers la synthèse chimique. Parce qu’il serait difficile de satisfaire les besoins en rasant toutes les plantes.
 
L’Afrique a-t-elle l’expertise locale requise pour assurer cette souveraineté ?

Absolument. Les communications qui passent dans les différentes salles pendant ces journées scientifiques actuelles par exemple sont épatantes. Vous êtes loin de vous imaginer ce que nos jeunes font en termes de recherche, mais c’est essentiellement dans les pays du Nord, au vu de tout ce qu’ils exposent comme résultat et de la possibilité de les valoriser. Nous savons aussi comment cela se passe généralement quand c’est le cas, à la fin de leurs recherches et à la suite de la publication de leurs articles et thèses. Si donc nous avons les mêmes experts et étudions à la même école que les autres, il n’y a pas de raison pour qu’il n’y ait pas l’expertise locale.
 
Que représente l’industrie chimique en Afrique, en termes de valeur financière ?

Bien qu’il existe pas mal de choses en la matière dans certains de nos pays comme le Sénégal, la valeur de l’industrie chimique est en général très faible en Afrique de l’Ouest. Même au niveau de certains pays qui ont du potentiel tels que le Nigéria qui exporte son pétrole sous la forme brute. En prenant également l’exemple du Niger qui fait de la raffinerie, avec l’industrialisation, l’on emploie de la main d’œuvre et l’on acquiert également de l’expertise. Idem pour le cas du Burkina Faso où, depuis qu’il y a un certain nombre d’industries minières qui sont présentes, il y a une formation liée à cela qui se développe. L’industrialisation améliore donc l’expertise et apporte surtout de la valeur ajoutée. Cependant, en tant que chimiste, nous pensons qu’il faut qu’il y ait une certaine éthique dans tout ce que nous faisons. Si nous partons vers l’industrialisation sauvage, nous risquons de polluer tout l’environnement et de le rendre invivable. L’industrialisation chimique, d’accord, mais elle doit être propre, pour un développement durable.
 
Quelle mission s’est donné particulièrement la SOACHIM en Afrique de l’Ouest ?

Tout d’abord, la SOACHIM n’est pas une société à but lucratif, mais une société savante, c’est-à-dire une société créée pour le partage de connaissances. C’est donc pour faire la promotion dans les huit pays francophones de l’Afrique de l’ouest que nous comptons (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Sénégal, Togo) des sciences chimiques. Nous nous réunissons chaque fois pour partager des connaissances et montrer les réalisations de chaque laboratoire. Nous organisons également des compétitions pour récompenser les meilleures présentations des jeunes et faisons aussi des plaidoyers auprès de nos dirigeants pour essayer de faire financer la recherche en chimie. La chimie étant autour de nous, nous avons la conviction que si nous arrivons à promouvoir les sciences chimiques, la plupart de nos problèmes en Afrique seront résolus, aussi bien en santé qu’en alimentation. Aujourd’hui, nous pouvons dire avec fierté qu’en vingt-trois ans d’existence de la SOACHIM, le bilan est assez éloquent. Car il y a une véritable intégration dans tous les huit pays que compte la société. Aussi, pour former les jurys de soutenance des thèses par exemple, nous n’avons plus besoin d’aller chercher des personnes dans les pays du Nord. Il y a toutes les expertises qui sont présentes au niveau local et c’est beaucoup plus facile pour les jeunes de voyager dans la sous-région. La SOACHIM a également créé une revue où sont publiés tous les résultats de la recherche. Les gens arrivent aujourd’hui à se faire évaluer facilement au niveau du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES).
 
De quels types de soutiens bénéficie la SOACHM de la part des autorités, de nos jours ?

Il faut dire que c’est très  difficile. Par exemple, le siège de la SOACHIM se trouve à Ouagadougou, où l’université nous a donné deux bureaux contigus dans lesquels nous sommes installés. Nous faisons cependant chaque fois dans les pays membres un lobbying, mais le résultat attendu n’est pas satisfaisant. Notre ambition est qu’il soit mis en place dans chacun des huit pays un plateau technique. Le Sénégal peut par exemple être dans un domaine tel que la pétrochimie, le Niger dans le domaine minier, etc. Un seul pays ne peut pas avoir tous les plateaux techniques car ça coûte cher à l’acquisition et à la maintenance. Avoir donc des plateaux techniques partout où les gens pourront aller faire leur recherche va renforcer la coopération. Pour l’instant, le soutien de nos gouvernements est certes appréciable, mais pas suffisant. Une rencontre sera organisée au cours du premier trimestre en 2018 où, nous mettrons en place une véritable stratégie de plaidoyer avec laquelle nous allons rencontrer les premières autorités de chacun des pays membres, en commençant par le pays hôte du siège, le Burkina Faso.