Afrique Sub-Saharienne

  • Plaidoyer pour la science et l’éducation

    Amzath Fassassi

    02/01/17

Lecture rapide

  • Les pays africains consacrent peu de ressources à la recherche

  • Or aucune grande nation ne s’est développée sans domestiquer le savoir

  • D’où l’urgence de revoir la place de l’éducation dans les politiques publiques

Dans le microcosme politique africain, il n’est pas rare de voir des leaders traiter avec un certain mépris les questions relatives à la science et à la recherche.
 
Il y a une sorte de préjugé défavorable à l’idée-même du chercheur africain.
 
Pour une grande partie de décideurs peu avertis, ces deux termes sont antinomiques. L’Afrique a un tel retard sur le monde industrialisé que le concept de chercheur africain prête à sourire ; on ne peut, sérieusement, être chercheur et africain.
 
Cette mentalité, largement répandue dans les mœurs, constitue, à n’en pas douter, un handicap à l’éclosion d’une culture de la recherche africaine axée sur le besoin de comprendre son environnement physique et social, pour le dompter, en y apportant des réponses susceptibles d’améliorer le vécu des citoyens.
 
Dans un contexte de pays sous-développé, comme dans celui des pays industrialisés, la recherche n’a d’autre vocation que ce postulat normatif.
 
Les fameux téléphones portables, devenus l’objet de fascination suprême dans les sociétés africaines, n’auraient jamais vu le jour sans qu’un travail de recherche approfondie ait été effectué en amont, dans les laboratoires et les universités des pays qui investissent vraiment dans la recherche.

L'exaltation du "Blanc sorcier"
 
Mais l’Afrique, tout en consommant les résultats de la recherche venus d’ailleurs, reste sclérosée et enfermée dans la fascination du "Blanc tout-puissant", inventeur de l’avion tout comme de la pluie.
 
Le citoyen lambda devient un observateur béat de l’omnipotence de la "sorcellerie blanche" et un contempteur de sa propre culture, sans se livrer à une démarche inquisitoire pour comprendre les causes de son propre sous-développement.
 
Le mal est tellement enraciné dans les mentalités que même dans moult expressions linguistiques dans les sociétés africaines, la paresse intellectuelle ou l’insuffisance de science inclinent simplement à désigner des réalités externes à nos cultures par des formules qui rappellent la puissance du Blanc.
 
Dans nombre de langues africaines, nombre de réalités, même si elles ne sont que le fruit de la nature et n’ont subi aucune altération industrielle, sont ainsi désignées sous l’appellation de "chose du Blanc".
 
Ainsi du Togo et du Bénin où, en langue mina, la noix de coco est désignée sous le nom  de "yovo nɛ" ("le sein du Blanc"), en référence au lait de coco, perçu donc comme "le lait du Blanc" ; idem pour certaines régions yoroubaphones du Nigeria où le biscuit est désigné sous le nom de "akara oyinbo" ("le beignet du Blanc"), etc.
 
Ces références abondantes à la culture et à la puissance technologique de l'Occident – pour tout dire, du "Blanc" - sont symptomatiques de l’absence, dans les sociétés africaines, de culture scientifique, qui pousse à attribuer à l’Occident tout ce qui sort des modèles classiques ayant cours dans des sociétés africaines sous-développées.
 
Dans le même ordre d'idées, bien que les lois de l’électricité aient été énoncées depuis le XVIIIe siècle et que leur application date de la même époque, il y a des contrées en Afrique où l’électricité et l’ampoule exercent toujours autant de fascination, des villages où l’on cherche encore à démasquer le présentateur qui se cache derrière un transistor ou encore des hameaux où la nivaquine rend toujours aussi jaloux le sorcier local…
 

“Il y a, en Afrique, un niveau d'exaltation de la science inversement proportionnel aux moyens qu'on y consacre pour la dompter.”

Amzath Fassassi

D’où la prévalence, dans le vécu quotidien de l’homme africain, de l’idée de la sorcellerie et de l’importance du mysticisme : tout ce qui échappe à notre entendement ne peut relever que du surnaturel.

En somme, il y a, en Afrique, un niveau d'exaltation de la science inversement proportionnel aux moyens qu'on y consacre pour la dompter.
 
En 2017, il est grand temps que les Africains sortent enfin de ces servitudes qu’après les avatars de l’histoire, ils ont pris un bien malin plaisir à s’infliger.
 
La solution semble ne résider que dans l’éducation et la recherche; une éducation bien orientée vers les besoins du développement, pas un système éducatif pour afficher des chiffres flatteurs dans les livres de statistiques; une éducation qui accorde toute sa place à la science, principal moteur du développement. Faute d’avoir pris la mesure de l’importance de l’éducation et de la recherche, l’Afrique est restée plusieurs siècles durant, à la remorque de la locomotive de la modernisation et du développement.
 
La recherche consiste avant tout à créer les conditions d’une accumulation méthodique et rigoureuse de connaissances scientifiques, dans le but d’en appliquer les principes au contexte particulier d’une société ou, pour faire simple, de l’environnement humain – et donc, en particulier, de l’homme.
 
Plus on en sait sur un phénomène donné, mieux on en appréhende les effets ; et c’est du reste tout l’objet de l’existence de SciDev.Net : encourager les décideurs à appliquer le preuves scientifiques aux questions de développement.

Bonne gouvernance
 
En ce sens, la recherche n’est ni une guirlande pour le budget de fonctionnement de l’Etat, ni un bouche-trou dans les livres de comptes : c’est une condition essentielle de la bonne gouvernance.
 
Elle est donc au cœur du développement et devrait être l’axe central de toute politique publique de développement.
 
Or, l’analyse des faits révèle qu’aussi bien en matière d’éducation qu’en matière de recherche, l’Afrique sub-saharienne reste à la traîne.
 
Ce n’est pas un hasard que l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale soient à l’avant-garde de la recherche, à l’échelle mondiale: selon l’UNESCO, ces deux régions concentraient en 2013 39,7% des chercheurs dans le monde et consacraient 2,4% de leur PIB à la recherche, contre 1,1% et 0,4% pour l’Afrique. (1)
 
Le problème majeur auquel les pays africains sont confrontés reste celui de systèmes éducatifs inopérants et peu adaptés aux exigences du développement et du monde moderne.
 
La plupart des systèmes en place datent de la période des indépendances, où le souci majeur était de pourvoir des pans entiers de l’activité économique en personnels qualifiés, afin de répondre aux besoins basiques des embryons d’Etat africains.
 
Au vingt-et-unième siècle, après plusieurs décennies d’enseignement supérieur gratuit, les données ont changé et le système est arrivé à bout de souffle.
 
Le défi est moins d’accumuler des intellectuels que d’assurer la formation de cadres qualifiés susceptibles d’être absorbés par le marché de l’emploi et d’apporter une plus-value à l’économie et au développement.
 
Les pays anglophones ont été les premiers à relever le défi, suivis par des francophones jusqu’à un passé récent plombés par des conservatismes suicidaires.
 
Ces questions ont d’ailleurs fait l’objet de vives discussions lors de plusieurs rencontres internationales, notamment lors du Sommet sur l’enseignement supérieur en Afrique, qui a réuni plus de 500 participants à Dakar, en mars 2015.
 
Le plan d’action adopté à l’issue de ce sommet appelait, entre autres, à atteindre "un taux d’inscription de 50% dans les établissements d’enseignement supérieur, grâce à des investissements concomitants de l’Etat, du secteur privé et de la société en général, dans le personnel universitaire, les infrastructures et les installations".
 
Il s’agit, en effet, de conditions sine qua non pour redonner à l’enseignement supérieur ses lettres de noblesse et permettre aux universités africaines de jouir d’une certaine compétitivité au niveau international.
 
Une fois que l’épineuse question de l’éducation aura été réglée, il restera bien entendu à mettre à la disposition des chercheurs les moyens de mener des recherches significatives susceptibles de servir de rampe de lancement pour un développement endogène.

Investir dans la science
 
Le Béninois Thierry Zomahoun, président de l’Institut Africain des Sciences Mathématiques (AIMS) et du Next Einstein Forum (NEF), fait partie de ces intellectuels africains avec une certaine vision des conditions pour le développement de l’Afrique : un enseignement pratique, basé sur les sciences mathématiques comme fer de lance de la science et de la technologie.
 
Selon Thierry Zomahoun, lorsque vous mettez en perspective les projections selon lesquelles l’Afrique a besoin de 2,5 millions d’ingénieurs pour maintenir et propulser sa transformation, tout se comprend. (2)
 
"Vous ne pouvez pas former 2,5 millions d’ingénieurs si vous n’avez pas un socle de sciences mathématiques robuste. Aujourd’hui, vous avez plus d’ingénieurs africains aux Etats-Unis que sur le continent africain", a-t-il expliqué dans une interview à SciDev.Net.
 
Ceci pose également la question de mesures incitatoires obligatoires pour encourager la diaspora africaine à mettre son savoir-faire au service du développement du continent, étant entendu que cette question devrait se résoudre au niveau supranational.
 
De manière générale, l’histoire de l’humanité montre qu’aucune nation ne s’est développée sans des investissements intelligents et conséquents dans l’éducation, puis la recherche.
 
Ce qu’entre-temps, on décrivait comme l’ère du Meiji, au Japon et qui a été le précurseur du développement prodigieux de ce pays, a eu pour base la mise en place d’un système d’éducation nationale inspiré du modèle américain, avec des résultats spectaculaires ; la Chine ne doit aujourd’hui son rang de deuxième puissance économique mondiale qu’à des investissements massifs dans l’éducation et la recherche.
 
La Corée du Sud, l’un des fameux dragons du Sud-est asiatique, a tout autant misé sur l’éducation et la recherche : en valeurs absolues, elle investit 74 milliards de dollars par an (plus de 46.000.000 milliards de Francs CFA) dans l’éducation, dont plus des trois-quarts proviennent du secteur privé.
 
A titre comparatif, le Mali premier investisseur d’Afrique francophone en matière de R&D, en pourcentage de son PIB, n’y consacre que 90 milliards de Francs CFA…
 
L’Asie a compris.
 
L’Afrique, à son tour, doit comprendre que les ressources naturelles, où elles ne génèrent pas de conflits armés, ne constituent pas une condition suffisante pour le développement.
 
La récente chute des cours du pétrole s’est accompagnée pour les principaux producteurs d’or noir du continent, d’une récession qui a poussé certains Etats à lorgner du côté des institutions de Bretton Woods…
 
Or, plutôt que de reposer exclusivement sur le pétrole, une politique plus intelligente peut profiter de la manne pétrolière pour asseoir une économie moins pétro-dépendante et tournée vers des investissements à long terme, notamment dans l’éducation, la recherche, la science et l’innovation.
 
Mais pour cela, il faut des dirigeants résolument tournés vers des objectifs à long terme, pas vers des politiques conçues pour la prochaine échéance électorale.