Afrique Sub-Saharienne

  • L’addiction à la drogue cherche sa thérapie dans la science

    Mamadou Traoré

    27/02/17

Lecture rapide

  • Contre la drogue, la science doit jouer le même rôle que dans les autres maladies

  • Il faudrait commencer par développer l’épidémiologie pour réunir des données fiables

  • La police scientifique peut offrir des débouchés aux étudiants de chimie, biologie...

Comment la science peut-elle aider à lutter contre la consommation de la drogue et la criminalité qu’elle engendre ?
 
"C’est exactement de la même façon que lorsqu’on a recours à la science pour traiter le cancer, le diabète, l’hypertension, les maladies infectieuses", répond sans hésitation le psychiatre Igor Koutsenok, enseignant à l’université de Californie à San Diego (Etats-Unis) et directeur du centre de recherche sur la criminalité et l’addiction, logé dans cette université.
 
"Dans toutes les disciplines de la médecine, on ne peut rien faire si on ne dispose pas de données objectives. Nous avons donc besoin de la science pour trouver la meilleure manière d’aider les sujets, de sorte qu’ils soient exposés au risque minimum afin d’en tirer le meilleur avantage", ajoute-t-il.
 

“Les consommateurs de drogues ne sont pas uniquement des délinquants qui méritent d’être sanctionnés ; mais des personnes malades pour lesquelles la solution principale est une prise en charge médicale et un accompagnement social”

Olivier Lacombe
Brigade des stupéfiants, Paris (France)

 
Les experts en la matière étaient réunis à Abidjan (Côte d’Ivoire) les 20 et 21 février derniers à la faveur de la "Conférence scientifique sur la prévention et le traitement des troubles liés aux addictions et aux drogues".
 
Pour eux, la première étape de cette participation de la science dans le combat contre les drogues est le développement de l’épidémiologie afin de disposer de données fiables sur le fléau.
 
"Il faut faire des enquêtes, des études pour savoir exactement quelle est la réalité de l’étendue du problème des usages de drogues. Et à partir de là, vous basez votre politique sur ces faits, et vous pourrez allouer des budgets", explique Jallal Toufiq, directeur de l’Observatoire marocain des drogues et des addictions, et membre de l’Organe international du contrôle des stupéfiants à Vienne (Autriche).
 
En effet, regrette ce dernier, "le plus gros problème qui se pose dans nos pays en développement, c’est que les décideurs politiques sont coupés des académiques qui détiennent la connaissance et le savoir".
 
Jallal Toufiq enchaîne d’ailleurs avec ce qui est à ses yeux un paradoxe. "Plus les pays sont riches, plus ils basent leurs politiques sur la science ; plus les pays sont pauvres, plus ils basent leurs politiques sur des approximations ou des a priori. C’est absolument le contraire qu’on devrait faire. C’est justement parce qu’on est un pays sans ressources qu’on ne peut pas se payer le luxe de baser notre politique sur rien", dit-il.
 
Cependant, le tableau n’est pas totalement sombre ; de l’avis de Cheikh Touré, coordonnateur du "Programme régional de la CEDEAO* relatif au trafic illicite des drogues et du crime organisé. Pour lui, il y a un changement de comportements qui amène de plus en plus de décideurs à considérer ce fléau comme un problème de santé publique.
 
"Il est à espérer que dans quelques années, à travers le réseau ouest-africain d’épidémiologie mis en place par la CEDEAO, il y aura beaucoup plus de données, et que ces données seront analysées pour permettre à un pays de pouvoir choisir une politique adéquate pour tacler ce phénomène"
 
Prise en charge médicale
 
Dans cette démarche, l’expérience de pays un peu plus avancés dans la lutte contre la consommation des drogues et la criminalité associée peut être d’une grande importance.
 
Sur ce point, Olivier Lacombe, policier français en service à la Brigade des stupéfiants à Paris, confie : " Ce que la science nous a appris, c’est que les consommateurs de drogues ne sont pas uniquement des délinquants qui méritent d’être sanctionnés ; mais des personnes malades pour lesquelles la solution principale est une prise en charge médicale et un accompagnement social".
 
Dès lors, l’intéressé propose que les policiers africains en charge des questions de lutte contre la drogue soient formés par des scientifiques, notamment des médecins, addictologues, psychologues, qui "leur permettront de prendre du recul pour mieux connaitre le problème".
 
Sur ce point qui touche à la police scientifique à la criminalistique et à la balistique, Cheick Touré précise que les éléments de ces forces de sécurité, dans l’espace CEDEAO, sont généralement formés en modules pour pouvoir faire des tests.
 
Toutefois, il souhaite que les universitaires des départements de chimie et de biologie soient davantage impliqués. "Afin de permettre aux étudiants de ces filières de savoir qu’il y a des débouchés dans les corps de police qui peuvent se servir de leur profil et de leur formation, pour une justice plus efficace".
 
Selon le rapport mondial 2016 sur les drogues de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), environ 5% de la population adulte mondiale, soit près de 250 millions de personnes âgées entre 15 et 64 ans, ont consommé au moins une drogue en 2014. Avec comme conséquence quelque 207 400 décès.