Afrique Sub-Saharienne

  • Tunisie : Révolutionner l'accès aux soins grâce au numérique

    Sihem Hassaini

    14/03/17

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  • Des investissements à hauteur de 9 milliards d’euros sont requis

  • L’Etat compte rationaliser la gestion de l'ensemble du secteur de la santé

  • Mais pour les observateurs, bien des problèmes restent à régler

Le gouvernement tunisien compte investir environ 9 milliards d’euros (près de 6000 milliards de CFA) dans des infrastructures et services numériques, afin de créer un écosystème national de santé numérique.
 
Ce projet s’inscrit dans le cadre d’une plus grande ambition, la stratégie Tunisie digitale 2020, lancée en 2013 et portée par le ministère des Technologies de Communication et de l’Economie Numérique.
 
Le mois dernier, lors d’une réunion du Conseil stratégique de l'économie numérique, les parties prenantes ont entériné le principe de la création en ce mois de mars d'une instance des projets de l'économie numérique, afin d’identifier des intermédiaires pour piloter le projet de santé numérique, dès après le vote de la loi sur la protection des données

Tunisia Map
Fiche pays (1)
• Population totale (2015): 11,2M
• Revenu national brut par habitant: $10
• Espérance de vie à la naissance: 73/78
• Dépenses totales consacrées à la santé par habitant: $785
• Dépenses totales consacrées à la santé en % du PIB (2014): 7.0
Le projet consiste, entre autres, à assurer la numérisation des dossiers des patients, l’accès aux soins à distance via la télémédecine et la rationalisation de la gestion des services de santé.

Dans une interview à SciDev.Net, la ministre tunisienne de la Santé, Samira Merai, a fait part d’un ardent désir de changement.

"Passer à la santé numérique n'est pas seulement une nouvelle stratégie, mais une obligation pour assurer la prise en charge des patients dans l'ensemble du pays", a-t-elle expliqué. Pour la ministre, les Tunisiens sont hyperconnectés et le pays doit se mettre à jour pour garantir une bonne gouvernance dans les structures sanitaires.

Il est vrai que le système de santé tunisien est en crise depuis plusieurs années, miné, entre autres, par les récurrentes difficultés pour la prise en charge des malades et, surtout, une corruption rampante dans le secteur de la santé.

“La corruption est présente un peu partout dans le secteur de la Santé depuis des années, en partie à cause de la mauvaise gouvernance.”

Samira Merai
Ministre tunisienne de la Santé 

La numérisation concerne l’ensemble des acteurs et la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM) se penche sur l'élaboration de cartes à puces des assurés regroupant l'ensemble de leurs données.
 
Ce système permettra surtout d'automatiser les prestations et d’éviter les fraudes.
 
En Tunisie, le secteur de la santé est l'un des plus touchés par la corruption : vols de matériel et même utilisation de produits usagés comme les stents cardiaques périmés utilisés sur des patients.
 
"La corruption est présente un peu partout dans le secteur depuis des années, en partie à cause de la mauvaise gouvernance ; en plus d'un développement e-santé, il faut bien sûr continuer en parallèle la lutte contre la corruption", a confié Samira Merai.
 
 
 
De manière concrète, les données personnelles des patients pourront être partagées entre les hôpitaux.
 
Le ministère a déjà commencé à développer l'archivage et le partage de l'imagerie médicale dans les structures hospitalières.
 
Pour les hommes en blouse, il s’agit d’un gain de temps inestimable. Dr Kamoun, cardiologue aux urgences de l’hôpital La Rabta de Tunis, c’est du pain béni.

"En un clic je pourrai accéder au dossier de mon patient, voir ses antécédents médicaux, ses dernières analyses et les médicaments prescrits. J’aurai un profil complet du malade pour répondre au plus vite à ses besoins", se réjouit-il.
 
Une égalité d'accès aux soins
 
Avec une quarantaine de médecins pour 100.000 habitants dans les régions du sud (contre une moyenne de 150 dans les régions côtières et 388 à Tunis), la Tunisie connait un déséquilibre sanitaire de plus en plus important.

Aussi pour accélérer une prise en charge, les systèmes d’e-santé proposent de recourir à la télémédecine pour les suivis des patients éloignés et les cas d'urgence.

"Les personnes atteintes de maladies chroniques comme le diabète pourront être suivies de chez elles et prendre leurs rendez-vous à distance", explique Taieb Zahar, président de la société tunisienne de télémédecine et e-santé.

"Dans les cas graves, la télémédecine permettra aux proches d'apprendre à gérer un malade, le temps que les secours arrivent", poursuit-il.
 
Limites
 
Au sein de la population, le projet ne fait cependant pas l’unanimité.
 
A l’hôpital La Rabta de Tunis, Louay, un jeune homme de 25 ans, attend depuis deux heures pour une foulure au poignet.

"Si la santé numérique va permettre au patient de savoir où il peut être traité le plus vite, et comment avoir les premiers soins, je suis partant. Mais au final, on a besoin de médecins pour nous soigner et il en manque beaucoup, surtout des spécialistes. Ce n'est pas le numérique qui va arranger cela."
 
Même son de cloche du coté de la société civile.
 
Latifa El Hedi, de l'association pour le développement du Sud, explique que le manque de moyens comme les ambulances et l'absence de structures spécialisées dans les régions isolent une partie de la population.
 
"La télémédecine peut être un début mais si un habitant du sud doit parcourir chaque fois 430 kilomètres pour une coronarographie à Tunis, cela ne changera rien", assure-t-elle.
 
Enfin pour Chawki Gaddes, président de l'Instance nationale de protection des données personnelles, le projet de dossier médical informatisé doit être soumis à un cadre juridique qui protège les données personnelles.

Le principe du stockage chez un hébergeur suffisamment sécurisé a d'ores et déjà été discuté avec le ministère.

Ces archives devraient coûter à elles seules 55 milliards de dinars (un peu plus de 22 milliards d'euros), tandis que la numérisation du secteur hospitalier s'élèvera à 22 milliards de dinars ( environ neuf milliards d'euros) et permettra la création de 2700 emplois.