Afrique Sub-Saharienne

  • Renforcer les liens entre villes et villages aiderait à stopper la faim

    Julien Chongwang

    27/03/17

Lecture rapide

  • La facilitation des échanges entre villes et campagnes s’impose pour stopper la faim

  • La pauvreté et la faim ont reculé là où cette complémentarité a été bien développée

  • La part de la population urbaine devrait passer de 50 % à 66 % entre 2017 et 2050

Il faudrait renforcer les liens entre les villes et les campagnes pour lutter contre la faim et la malnutrition aussi bien dans les milieux urbains que dans les zones rurales.
 
Ainsi peut se résumer le message principal du rapport 2017 de l’International food policy research institute (IFPRI) paru en fin de semaine dernière à Washington aux Etats-Unis.
 
Dans ce rapport, Shenggen Fan (directeur général de l’IFPRI) et José Graziano da Silva (directeur général de la FAO) sont les auteurs d’un chapitre entier consacré à cette question du renforcement de l’interaction entre zones rurales et zones urbaines. 
 

“Les responsables de la politique urbaine se tournent souvent vers l'agriculture urbaine pour faire face à l'insécurité alimentaire, alors qu’il y a peu de preuves que l'agriculture urbaine seule puisse réduire substantiellement l'insécurité alimentaire urbaine ou la malnutrition”

Rapport 2017 IFPRI

 
"Lorsque les liens sont renforcés, expliquent-ils, les agriculteurs vendent une part croissante de leurs produits sur les marchés urbains. Les ouvriers agricoles se déplacent ou migrent vers les villes voisines en vue d'un travail saisonnier, mais ils maintiennent des liens étroits avec leurs réseaux familiaux dans les régions rurales par le biais de transferts de fonds."
 
Dans le même temps, poursuivent-ils, "les entreprises des villes, des villes intermédiaires et des grandes agglomérations urbaines bénéficient de la demande de produits alimentaires et non alimentaires et de l'approvisionnement en matières premières agricoles des zones rurales".
 
Et dans le sens opposé, "les entreprises urbaines fournissent des informations sur l'assistance technique, le crédit et la demande des consommateurs aux petites exploitations agricoles des régions rurales".
 
Dès lors, font remarquer ces deux experts, "lorsque les liens entre les espaces ruraux et urbains sont brisés ou faibles, les zones rurales et urbaines en souffrent".
 
Illustration dans la chaîne de valeur du riz au Nigeria où cet aliment est devenu l’un des produits de base les plus consommés. "Pourtant, 60 % du riz acheté dans les villes sont importés".
 
Selon le rapport, cette préoccupation "découle d'une intégration verticale médiocre (…) Avec une chaîne de valeur domestique très fragmentée, les nombreux petits et moyens producteurs de riz qui traitent 80 % du riz nigérian ont des compétences variées et des degrés d'accès aux services et à l'information et peu de possibilités de mise à niveau des variétés ou des technologies".
 
Résultat des courses, écrit l’IFPRI, "le fait que les consommateurs préfèrent la qualité, le goût et la texture du riz importé par rapport au riz national - en grande partie en raison de la chaîne de valeur du riz - n'est pas surprenant".
 
Le rapport ne manque pas de mettre le doigt sur les raisons qui expliquent cette faible interaction entre les campagnes et les milieux citadins. Et l’on apprend qu’il s’agit surtout d’un problème de gouvernance et un investissement insuffisant en matière d’infrastructures rurales.
 
Gouvernance
 
Côté gouvernance, les auteurs du rapport notent, pour le déplorer, que "bien que les zones rurales et urbaines soient interdépendantes, elles sont souvent régies par des entités locales distinctes".
 
En conséquence, poursuivent-ils, "lorsqu'ils sont confrontés à des problèmes de sécurité alimentaire et de nutrition, les décideurs politiques peuvent chercher des solutions uniquement dans leur propre milieu, sans reconnaître le potentiel des liens entre les zones rurales et urbaines".
 
Si bien que, à titre d’exemple, "les responsables de la politique urbaine se tournent souvent vers l'agriculture urbaine pour faire face à l'insécurité alimentaire, alors qu’il y a peu de preuves que l'agriculture urbaine seule puisse réduire substantiellement l'insécurité alimentaire urbaine ou la malnutrition".
 
En ce qui concerne les faibles niveaux d’investissements en zones rurales, le rapport rappelle que "l'insuffisance des infrastructures rurales conduit à l'isolement des communautés et est associée de manière significative à la pauvreté et à une mauvaise alimentation".
 
En effet, peut-on lire, "de faibles infrastructures de transport sont une contrainte majeure dans de nombreux pays d'Afrique au sud du Sahara, malgré le potentiel qu’ont les routes rurales d’ouvrir la voie à d'autres investissements qui peuvent améliorer la nutrition, comme les écoles, les services de santé et les services de sécurité."
 
Enfin, martèlent les auteurs du rapport, "le manque de routes pavées et d'électricité contribue également aux pertes alimentaires après la récolte le long de la chaîne de valeur".
 
Ici, les rédacteurs du rapport de l’IFPRI ne trouvent pas meilleur exemple que la République démocratique du Congo (RDC) : "le potentiel économique de l'agriculture en RDC est handicapé par les systèmes de transport délabrés".
 
Et d’ajouter : "l'accès aux marchés est parmi les plus faibles en Afrique. Le faible accès aux marchés accroît les coûts et réduit la marge de manœuvre pour les échanges commerciaux rentables et les investissements à la ferme. Les longues périodes de déplacement liées à une infrastructure insuffisante contribuent largement à la pauvreté dans ce pays".
 
L’exemple de l’Ethiopie
 
Mais, tout n’est pas que noir ; et il existe bien, dans d’autres pays en développement, des exemples que l’IFPRI présente comme des modèles. C’est le cas au Viêt-Nam, en Ethiopie et au Ghana.
 
Au Viêt-Nam, on cite notamment l’exemple du village Nhat dans le delta de la rivière rouge. Ici, apprend-on, l’amélioration du réseau routier et des transports, de bonnes infrastructures de communication et des liens étroits avec les fournisseurs de services agricoles, ont permis aux ménages ruraux d’étendre leurs activités de l’agriculture à l’artisanat ou au commerce, réduisant de fait la pauvreté des populations tout en améliorant leur sécurité alimentaire.
 
Quant à elle, l’Ethiopie a surtout su tirer profit du fait que les petites villes et les villes moyennes peuvent servir de lien entre les activités agricoles des milieux ruraux et les activités non agricoles dans les grands centres urbains.
 
A la faveur notamment du plan national de lutte accélérée contre la pauvreté (2005 – 2009) qui a donné la priorité à l'amélioration des routes rurales, à l'accès aux télécommunications et à des infrastructures de marché.
 
Aujourd’hui, écrit l’IFPRI, "les constatations empiriques de l'Éthiopie font ressortir l'importance des villes locales. Ces centres urbains représentent environ 50% des achats d'intrants et jusqu'à 75% des ventes de produits agricoles".
 
L’organisation ajoute que "plus de la moitié des dépenses alimentaires et non alimentaires des ménages et la majeure partie des ventes de produits artisanaux, en particulier des femmes, se produisent dans ces villes".
 
"De plus, conclut-elle, la proximité des villes du marché local influence les activités économiques rurales, et un meilleur accès à ces villes, par exemple par l'amélioration des routes, a eu des effets positifs sur le bien-être des ménages".
 
Chaîne de valeur du cacao au Ghana
 
Au Ghana, c’est la chaine de valeur de la production et de la commercialisation du cacao qui fait figure de référence pour avoir contribué "à des revenus agricoles moyens au cours des deux dernières décennies".
 
Selon le rapport, l'expansion de la production, de la transformation et du commerce du cacao des régions traditionnelles de la partie côtière orientale vers l'ouest du Ghana a stimulé l'activité économique urbaine, en particulier grâce à l'accroissement des services commerciaux et à une plus grande demande de biens et de services de consommation.
 
Donnant naissance à ce qu'on a appelé "villes de consommation" où la richesse créée dans les secteurs non urbains est dépensée dans les secteurs urbains.
 
Au total, pour Shenggen Fan et José Graziano da Silva, "de solides liens entre les zones rurales et urbaines favorisent le développement économique ainsi que l'amélioration de la sécurité alimentaire et de la nutrition"
 
Mais, précisent-ils, "il est important de noter que le type d'infrastructure est important. Les recherches indiquent que l'accès aux villes combiné à l'accès aux ports est plus avantageux que l'accès à la ville seul".
 
Bien plus, le renforcement de cette interaction est, à leurs yeux, l’une des clés pour atteindre les Objectifs de développement durable (DDD) visant à mettre fin à la faim, à assurer la sécurité alimentaire et à améliorer la nutrition à travers la promotion d’une agriculture durable.
 
Ce d’autant plus que la moitié de la population mondiale aujourd’hui vit dans les villes et que cette proportion de la population urbaine devra atteindre 66% d’ici 2050.
 
Pour le reste, le rapport produit la semaine dernière analyse aussi "l’urbanisation et la transition alimentaire", "comment les villes réorganisent le système alimentaire", les défis de l’organisation ou encore "les petits exploitants face à l’urbanisation".