Afrique Sub-Saharienne

  • Tunisie: sortir de la violence grâce à la technologie

    Harriet Lamb

    03/05/17

Lecture rapide

  • Pour les jeunes, la capacité de s'éloigner de la violence peut provenir des TIC

  • Les étudiants issus des banlieues pauvres utilisent des outils numériques pour influencer les décisions

  • Les TIC au service de la paix doivent être guidées par les jeunes

Selon Harriet Lamb, un projet de cartographie montre que les projets de nouvelles technologies au service de la paix les plus efficaces sont conduits par les jeunes eux-mêmes.
 
"Nous avons ici des problèmes de drogue, nous avons le terrorisme, mais nous voulons que les jeunes changent d'avis et changent la vie des gens".
 
C'est ce qu'un jeune élève enthousiaste m'a raconté lors d'une récente visite à Ettadhamen, une banlieue pauvre de Tunis.
 
Six ans après la révolution qui a entraîné un changement à la tête de l'Etat tunisien,  le pays construit progressivement une société plus démocratique. Néanmoins, de nombreux défis sociaux et économiques restent à relever. Des quartiers comme Ettadhamen sont marqués par la pauvreté, un taux de chômage élevé des jeunes et souvent stigmatisés comme un lieu de prédilection du radicalisme.
 
Pour les jeunes sans emploi confrontés au quotidien et à chaque coin de rue à la discrimination, prendre de la drogue ou se joindre à un groupe radical comme ISIS semble offrir un statut social et une issue dans la vie.
 
La capacité de s'éloigner de la violence peut parfois provenir du numérique. Dans Ettadhamen et dans d'autres endroits touchés par la violence, les jeunes qui prennent goût à l'utilisation des nouvelles technologies au service de la paix commencent à prendre en mains leur propre avenir.
 
Cartographie numérique en Tunisie
 
Le dernier indice mondial de la paix (2016) confirme que la violence et l'extrémisme sont en hausse dans le monde, soulignant le besoin de trouver des moyens créatifs pour bâtir des sociétés plus pacifiques.
 
La technologie fait partie de la réponse, grâce à l'utilisation d'outils numériques permettant d'aider les personnes dans les zones touchées par les conflits, de lutter contre les facteurs de violence et de contribuer à une paix durable.
 
C'est l'idée d'une initiative qui utilise Open Street Map, un outil de cartographie numérique collaboratif utilisé en Tunisie par l'ONG I lead.
 
Un groupe d'étudiants et de diplômés d'Ettadhamen ont été formés à l'utilisation de la plate-forme pour cartographier les lieux et les noms de rue dans leur quartier, en ajoutant des détails précédemment disponibles uniquement dans des régions plus aisées de Tunis. Ils ont également identifié des zones nécessitant des services de base. Et ils travaillent maintenant avec le conseil municipal local pour déterminer comment la moitié du budget d'investissement public est dépensé.
 
Après avoir consulté la communauté, ils ont exigé la réparation des routes et des feux de signalisation, la création de points de collecte des ordures et la création d'un plus grand nombre d'aires de jeux pour les enfants.
 
"Au début, les autorités locales ne croyaient pas en nous, ils pensaient que nous prenions des photos avec nos téléphones", a déclaré un jeune homme. "Mais maintenant qu'ils ont vu nos réalisations [notre contribution à la connaissance et à la planification], ils nous regardent avec respect".
 
Ce n'est pas un secret que la plupart des personnes qui s'engagent dans les activités criminelles ou l'extrémisme violent appartiennent aujourd'hui à des quartiers marginalisés, que ce soit en Afrique du Nord ou en Europe. En leur donnant un statut social et la conviction qu'ils peuvent susciter des changements positifs, ce projet de cartographie offre non seulement aux jeunes de nouvelles compétences, mais leur donne des alternatives.
 
Pas seulement de la technologie
 
Il ne s'agit pas seulement de technologie. Bien qu'il soit vrai que les technologies de l'information et de la communication (TIC) sont des outils puissants de plus en plus accessibles à l'échelle mondiale, la participation des jeunes est essentielle. Projet après projet, ils deviennent des pionniers de l'utilisation des nouvelles technologies au service de la paix dans leurs communautés et leurs pays.
 
Le logiciel de financement communautaire Ushahidi au Kenya est sans doute l'exemple le plus connu. Il a commencé avec de jeunes militants utilisant des appels téléphoniques et des SMS pour surveiller les conflits politiques à la suite de la crise post-électorale de 2008 et est maintenant utilisé dans différentes parties du globe pour les besoins de l'aide humanitaire, le suivi des élections et à d'autres fins.
 
Il en existe d'autres. En Jordanie, un projet dirigé par les jeunes, appelé Tech Social, sous la supervision de International Alert et de l'organisation Tech Tribes, réunit des jeunes Jordaniens et des Syriens déplacés par la guerre pour identifier des solutions technologiques peu coûteuses à certaines des questions auxquelles sont confrontées leurs communautés.

Dans les communautés touchées par les conflits dans le monde, les hackathons dédiés à la paix (#peacehacks) tirent parti de la technologie pour aborder des problèmes tels que le discours haineux ou l'extrémisme violent.
 
Dans le processus, il favorise également la compréhension et l'amitié entre les jeunes réfugiés et les habitants, ce qui contribue à renforcer la cohésion sociale.
 
Ces exemples montrent que pour être plus efficaces, les initiatives en matière de nouvelles technologies au service de la paix doivent être conduites par les jeunes eux-mêmes et être intégrées dans leurs réalités locales.
 
Dans le projet tunisien, l'idée d'utiliser Open Street Map provient des jeunes. Il était important de se laisser guider par leur sens particulier du milieu social: sans emplois, leur environnement les reliait - ce même environnement qui les a pourtant exclus. Des jeunes gens nous ont dit que lors d'entrevues d'embauche, ils étaient trop embarrassés d'avouer qu'ils venaient d'Ettadhamen.
 
Le défi était d'aider à transformer ce sentiment de venir d'un quartier défavorisé en une source de fierté et de force. Ils ont choisi Open Street Map comme plate-forme et cela a incarné l'objectif général du projet: aider à transformer un quartier défavorisé et à habiliter les personnes qui y vivaient.
 
Après avoir réalisé la cartographie de leur milieu, les jeunes ont également tenu des discussions en face-à-face sur des questions telles que la nécessité de services, mais aussi les relations entre les jeunes et la police. Comme l'a déclaré un participant: "En tant que jeune homme d'Ettadhamen, vous avez cette relation négative de méfiance entre les jeunes et la police - en fait, c'est la principale raison pour laquelle les gens rejoignent ISIS."
 
Tout le monde reconnaît le besoin pressant d'aborder l'avenir des jeunes pour construire des sociétés plus égales, pacifiques et prospères. Nous devons également reconnaître que les "jeunes" ne sont pas un groupe homogène, mais ont de multiples besoins différents.
 
L'adoption par le Conseil de sécurité de l'ONU de la Résolution 2250 sur "la jeunesse, la paix et la sécurité" en 2015 marque un changement historique en reconnaissant que les jeunes peuvent aussi prendre les devants en ce qui concerne l'innovation en matière de consolidation de la paix, puisqu'ils sont généralement les premiers à adopter de nouveaux outils et technologies. Peace Tech s'appuie sur ces points forts.
 
Comme l'a déclaré un des jeunes hommes participant au projet Open Street Map, dans un sourire désarmant: "Bien sûr, nous ne sommes pas la réponse pour la Tunisie. Mais nous faisons partie de la réponse."
 
Harriet Lamb est la présidente d'International Alert. Elle peut être contactée par e-mail, à l'adresse : [email protected] ou sur Twitter: @HarrietLamb_