Afrique Sub-Saharienne

  • Stopper la vague de censures d’Internet en Afrique

    Julien Chongwang

    26/02/17

Lecture rapide

  • Depuis 2016 plusieurs pays d’Afrique ont suspendu l’accès à l’Internet

  • Ces coupures génèrent partout plus de problèmes qu’elles ne sont censées en résoudre

  • La sensibilisation des utilisateurs du web est à coup sûr la solution la plus efficace

En mars 2016, les autorités du Congo Brazzaville avaient coupé l’ensemble des télécommunications durant l’élection présidentielle qui avait eu lieu les 20 et 21 mars. Cette coupure s’était même prolongée pendant les jours qui avaient suivi, jusqu’à la publication des résultats de ce scrutin.

On l’a vécu après au Gabon en août et en septembre 2016 à la suite des contestations et des troubles sociaux qui ont émaillé l’élection présidentielle finalement remportée par le président sortant, Ali Bongo Ondimba.
 
Plus tard, c’était au tour du gouvernement de la République démocratique du Congo de demander aux opérateurs de télécommunications de procéder dès le 18 décembre au "blocage momentané de tous les échanges d’images, des vidéos et de la voix via les réseaux sociaux", citant entre autres Facebook, Whatsapp, Twitter, Skype, Google+, etc. Cette période correspondait à la fin du mandat du président Joseph Kabila, toujours au pouvoir…
 
Enfin, au Cameroun, depuis le 17 janvier 2017, l’accès à l’Internet est suspendu dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les deux régions anglophones où une grève des avocats et une autre des enseignants, initiées en novembre 2016, ont dégénéré en revendications politiques pour un retour au fédéralisme.
 
Face à ces situations, si l’on prend en compte le fait qu’Internet fait aujourd’hui partie du quotidien de la plupart des professions et le fait que de plus en plus de gens, y compris en Afrique, gagnent leur vie uniquement en étant connectés à l’Internet, l’on arrive inévitablement à la conclusion que ces coupures de l’accès au réseau des réseaux posent au final plus de problèmes qu’elles ne sont censées en résoudre.
 
Selon les statistiques 2016 d’Internet World Stats, l’Afrique comptait au 30 juin 2016 juste un peu moins de 341 millions d’internautes sur 1,186 milliard d’habitants.

 
Pays africains exerçant un contrôle partiel ou intégral sur l'Internet.
Parmi ces internautes se trouvent environ 147 millions d’utilisateurs du réseau social Facebook. Ces chiffres viennent étayer l’observation selon laquelle de plus en plus de gens de nos jours s’informent essentiellement par le truchement d’Internet et singulièrement par les réseaux sociaux, grâce à l’engrenage du partage des informations.

Dès lors, sevrer toute ou partie de la population d’un pays de ce média qu’est l’Internet revient tout simplement à porter atteinte à l’un des droits fondamentaux de l’individu et de la collectivité, à savoir le droit à l’information.  

Dans un texte paru en 1951 dans la revue française de science politique et intitulé "l’information est la clé de la démocratie", le sociologue français Alfred Sauvy (1898 – 1990) montre qu’un peuple mal informé représente un obstacle à l’exercice de la démocratie.
 
Plus tard, l’intéressé résumait sa pensée dans une phrase devenue une célèbre référence : "Bien informés, les hommes sont des citoyens ; mal informés, ils deviennent des sujets". Autrement dit, un citoyen ne peut vraiment participer à la vie de son pays qu’en étant bien informé.
 
Comme pour répondre à une telle affirmation, Issa Tchiroma Bakary, ministre camerounais de la Communication, s’est défendu dans une interview accordée à SciDev.Net en affirmant que "tous les autres vecteurs de communication restent disponibles : la radio, la télévision et la presse écrite. Le gouvernement ne s’est pas attaqué à ces instruments de communication mis à la disposition des uns et des autres".
 
Si cela est vrai, il n’en demeure pas moins que le droit à l’information s’accompagne aussi d’une liberté de choix de ses sources d’information. Et ne laisser aux populations que la radio, la télévision et la presse imprimée comme sources d’information en plein XXIème siècle est contraire au principe de la pluralité des sources d’information qui est l’un des socles de la démocratie.
 
Pertes record
 
Et ces problèmes ne ressortissent pas seulement aux questions des droits de l’homme, mais également à l’aspect désormais vital de l’économie numérique et à l’éducation.
 
Pour le cas le plus récent, à savoir celui du Cameroun, la ville de Buéa, chef-lieu de la région du Sud-Ouest, est aussi appelée la "Silicon Mountain" (remarquer le rapprochement avec la "Silicon Valley"), à la faveur des nombreuses start-up qui existent et qui se créent dans cette cité établie au pied du mont Cameroun.
 
Avec cette suspension d’Internet, les promoteurs de ces jeunes entreprises enregistrent des pertes record et ne doivent la survie de leurs affaires qu’à de fréquents déplacements à Douala, capitale économique du pays, située à 60 km, où ils peuvent accéder à Internet, moyennant de coûteuses dépenses pour des nuitées d’hôtel et les autres commodités.
 
Justement, dans un article publié par Le Monde, Valery Colong, un des principaux acteurs de la "Silicon Mountain", affirme que sa productivité a chuté de plus de 60 %. Tandis que le promoteur de njorku, un moteur de recherche dédié à l’offre et à la recherche d’emplois, annonce avoir perdu un contrat de 3 600 dollars (2,24 millions de FCFA) à cause de cette situation.
 
Une situation qui entraîne aussi un important manque à gagner dans les établissements financiers et de crédit qui ne peuvent plus effectuer un grand nombre d’opérations, à l’instar du transfert d’argent.
 
D’ailleurs, la Camerounaise Julie Awono, responsable pour l’Afrique de l’ONG Internet Sans Frontières, estime dans un article paru sur le site web de Jeune Afrique que cette coupure d’Internet dans les deux régions du Cameroun a déjà potentiellement fait perdre 1,3 million de dollars, soit plus de 800 millions de FCFA, à l’économie camerounaise.
 
En outre, avec le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC), beaucoup de jeunes gens font aujourd’hui des études par correspondance et dépendent de la connexion Internet pour poursuivre leurs études, et même pour exercer des emplois à distance. Ils sont ainsi nombreux, les étudiants et autres travailleurs, qui du fait de ces coupures, subissent de graves perturbations dans le déroulement de leurs études ou de leurs activités professionnelles dont beaucoup sont désormais tributaires de la connexion Internet.
 
Le dénominateur commun de ces privations qui se succèdent dans les pays francophones du continent est l’argument sécuritaire chaque fois brandi par les autorités pour justifier leurs décisions.
 
Un argument qui ne convainc pas grand monde. En effet, de nombreux pays faisant ou ayant fait face à de plus importants problèmes sécuritaires et même à des attaques terroristes n’ont pas eu besoin de suspendre la connexion Internet pour traquer les malfaiteurs ou pour maîtriser la situation.
 
Sensibiliser plutôt que supprimer
 
Ainsi du Mali qui n’eut pas besoin de sevrer ses citoyens du web pour reprendre la situation en main après l’attentat de l’hôtel Radisson Blu de Bamako qui, en novembre 2015, entraîna la mort de 22 personnes.
 
Ainsi de la Côte d’Ivoire qui n’a pas eu besoin d’interrompre l’accès à la toile pour gérer l’attaque de Grand Bassam qui, en juin 2016, fit plus de 20 morts et 33 blessés.
 
Sur le plan préventif, le Sénégal n’a pas eu besoin de bloquer Internet pour interpeller, il y a quelques jours seulement, deux djihadistes maliens que les services de sécurité surveillaient depuis plus d’un mois.
 
Et la France n’a pas besoin de suspendre les communications par internet pour déjouer, comme elle l’annonce régulièrement depuis plusieurs semaines, les attentats qui se préparent sur son sol.
 
Bien au contraire, la communication Internet et, en particulier, les réseaux sociaux, offrent plutôt un autre moyen de traquer et de mettre hors d’état de nuire les criminels, pour peu que l’on sache s’en servir.
 
Dès lors, les motivations sécuritaires comme raisons de cette croisade anti-internet et anti-réseaux sociaux sont peu convaincantes et cachent plutôt mal la volonté des Etats concernés de faire un black-out sur les violations que commettent les autorités et les forces de l’ordre qui n’hésitent pas à user de la violence et de la brutalité comme réponses à des problèmes internes.
 
Car, il faut le dire, à cette ère du tout-numérique, plus rien n’échappe à la connaissance des internautes et la moindre information n’a besoin que de quelques secondes pour faire plusieurs fois le tour du monde.
 
Bien sûr, l’on peut relever, pour le déplorer, le fait qu’il se glisse dans cette masse d’informations des fake news, des informations fausses.
 
Mais, vu son importance sociale et stratégique aujourd’hui, il importe de sensibiliser les populations à un meilleur usage d’internet, plutôt que de céder à la tentation de la solution facile qui consiste à le supprimer.
 
En quelque sorte, cela reviendrait à jeter le bébé avec l’eau du bain.