Afrique Sub-Saharienne

  • Les ravages de la dépigmentation de la peau en Afrique

    Julien Chongwang

    26/06/15

Lecture rapide

  • Apparu vers les années 1960-70, le phénomène s’est généralisé sur le continent

  • Les techniques sont diverses et ont des noms qui varient d’un pays à un autre

  • Mais, les conséquences sur la peau et la santé sont partout très graves

Au fil des ans, le blanchiment de la peau a pris des proportions inquiétantes dans la plupart des pays du continent.

Un peu partout en Afrique noire, de Kinshasa à Dakar en passant par Bamako, de Libreville à Abidjan en passant par Yaoundé, une pratique tend à se généraliser : c’est la dépigmentation artificielle ou volontaire de la peau.

Dans une étude réalisée en 2012 à l’université de Nouakchott (Mauritanie), Mariam Kébé, alors étudiante en master de santé publique, écrit que la dépigmentation artificielle de la peau " consiste en l’éclaircissement de la peau en utilisant des produits chimiques".

Le Groupe d’Initiative Commune pour le Développement Communautaire au Cameroun (GIC Bellomar) travaille dans le domaine de la cosmétique et s’est déjà penché sur la question à travers plusieurs travaux dans des pays comme le Burkina Faso, le Tchad, la Côte d’Ivoire, etc.

Consultant-formateur dans cette organisation, Martial Oden Bella précise que la dépigmentation volontaire de la peau est faite "pour des raisons esthétiques par la suppression du pigment appelé mélanine qui colore la peau noire ; à travers l’usage de produits chimiques ou médicaux de synthèse dits éclaircissants".

Cette pratique a des noms qui varient selon les pays : on l’appelle ainsi "khessal" au Sénégal, "bojou" au Bénin, "tchatcho" au Mali, "akonti" au Togo, "dorot" au Niger, "décapage" ou "maquillage" au Cameroun, "kobwakana" dans les deux Congo ou encore "kopakola" au Gabon.

“La frontière (...) est incertaine. D’une part parce que les procédés dépigmentants sont des outils communs à la dépigmentation volontaire et à la dépigmentation thérapeutique. D’autre part parce que l’usage thérapeutique des dépigmentants peut être un prétexte, une justification pour la dépigmentation volontaire.”

Antoine Petit, dermatologue français

Toutefois, dans son "Mémoire pour le Diplôme d’université de psychiatrie transculturelle à l’université Paris 13 en 2005, le dermatologue français Antoine Petit invite à faire la différence entre la dépigmentation volontaire et la lutte contre l’hyperpigmentation de la peau noire.

"La lutte contre l’hyperpigmentation pathologique, si fréquente sur peau noire, relève de la thérapeutique médicale et non de la dépigmentation volontaire", écrit-il.

Sauf que, relève-t-il au passage, "la frontière entre les deux est incertaine. D’une part parce que les procédés dépigmentants sont des outils communs à la dépigmentation volontaire et à la dépigmentation thérapeutique. D’autre part parce que l’usage thérapeutique des dépigmentants peut être un prétexte, une justification pour la dépigmentation volontaire."
 
 
Origines
 
 
Quoi qu’il en soit, les quelques travaux qui y ont été consacrés jusqu’ici semblent unanimes pour situer autour des années 196,0 les origines en Afrique de cette pratique qui tend de plus en plus à devenir un problème de santé publique.

Ainsi, dans une étude réalisée en 2013, l’ONG dénommée Lutte contre la Dépigmentation de la Peau (LCDP) basée au Gabon écrit :

"Le pouvoir du blanchiment de la peau, par une substance appelée hydroquinone fut découvert dans les années 60 aux Etats-Unis par des Afro-Américains. Ce sont des ouvriers noirs, qui travaillaient dans le domaine du textile et du caoutchouc qui, quotidiennement étaient en contact avec l’hydroquinone, substance que l’on utilise pour le délavage de jeans et également comme un antioxydant sur le caoutchouc. Cette même substance chimique est utilisée dans la peinture et l’huile. Comme ils travaillaient sans protection, ils ont pu voir à la longue l’effet blanchissant que ce produit toxique avait sur eux. C’est ainsi, qu’est née la dépigmentation intentionnelle de la peau qui se propagea dans la communauté noire et le continent africain ne fut que la cible privilégiée."

En 2011 déjà, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) avait relevé dans son Evaluation des risques liés à la dépigmentation volontaire que, "historiquement, la pratique de la dépigmentation volontaire prend son essor en Afrique du Sud. Les marchés anglophones africains constituant la destination initiale des produits (descriptions dès 1961 en Afrique du Sud et dès le début des années 70 au Sénégal). Le phénomène se répand rapidement en Afrique subsaharienne à partir des années 80".

Au fil des années et des décennies, le phénomène a pris de l’ampleur au point de devenir aujourd’hui une source de préoccupation majeure dans les sociétés africaines.

Les études qui existent sur le sujet indiquent que cette pratique touche aussi bien les hommes que les femmes, les jeunes comme les moins jeunes et les vieux, les instruits comme les illettrés.

Si dans la plupart des pays, les femmes sont largement plus concernées par le phénomène que les hommes, ce n’est pas le cas en République démocratique du Congo et au Congo-Brazzaville où il y a comme une égalité, voire une compétition entre les deux sexes dans le recours à ce phénomène.

Cela dit, l’Evaluation de l’AFSSAPS publiée en 2011 cite des études qui faisaient état d’une prévalence du phénomène de l’ordre de 25% de la population malienne en 1991, 67% des femmes sénégalaises en 1999.

Le même document cite d’autres études qui ont mis en évidence un taux de prévalence de 44,3% à Ouagadougou (Burkina Faso) et 59% à Lomé (Togo).

"La proportion des femmes qui ont eu recours à cette pratique dans leur passé ou de façon occasionnelle serait encore plus importante", conclut l’Evaluation.

Au Gabon, l’étude réalisée par la LCDP a révélé que parmi les personnes qui recourent à la dépigmentation volontaire de leur peau, 70% sont des femmes et 30% sont des hommes.

L’on apprend de la même étude que dans ce pays, le phénomène touche surtout les personnes âgées de 16 à 40 ans (65%), suivies des sujets âgés de 40 à 50 ans (20%) et des gens de plus de 50 ans (15%).

Ces chiffres ne sont pas très différents de ceux de la Mauritanie où l’âge moyen des femmes qui se dépigmentent est de 30,38 ans, tandis que la tranche 21 – 30 ans est de loin la plus concernée, puisqu’elle représente plus de 50%.

Dans ce pays, relève le mémoire de Mariam Kébé, parmi les femmes qui se dépigmentent la peau, 40,2% ont un niveau d’études primaires, 41,5% ont un niveau secondaire, et 4,9% ont un niveau supérieur.

A l’échelle africaine, Antoine Petit cite dans son mémoire des études qui indiquent que sur le continent, 64% des femmes de niveau d’instruction primaire se dépigmentent contre 54% parmi celles de niveau supérieur et 44% des femmes non scolarisées.
 
 
Techniques
 
 
Quant aux techniques de dépigmentation utilisées, les spécialistes retiennent aujourd’hui en général deux façons de procéder ; et elles sont fonction de la nature des produits.

Il s’agit de la forme cutanée et de la forme intraveineuse.

Selon les explications de Lidwine Bagnima, présidente de la LCDP, la forme cutanée revient à appliquer directement sur la peau des produits de beauté contenant des agents éclaircissants.

Ces produits de beauté pouvant être de la crème, du lait de beauté, du savon de toilette, etc.

La forme intraveineuse pour sa part consiste à utiliser des seringues pour injecter dans l’organisme des produits contenant des corticoïdes.

L’étude de l’AFSSAPS souligne que dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de dépasser le cadre d’utilisation généralement admis dans l’organisme humain pour ces différents produits.

Par exemple, peut-on lire, "l’hydroquinone n’est autorisée dans les produits cosmétiques que dans les préparations pour ongles artificiels, à la concentration maximale de 0,02% (après mélange) pour un usage professionnel uniquement".

Quant aux corticoïdes et aux dérivés mercuriels qui font également partie des substances les plus utilisées pour se dépigmenter, ils sont normalement interdits d’usage dans les produits cosmétiques, en vertu de la directive 76/768/CEE de l’Union européenne sur les produits cosmétiques.

A l’arrivée, la dépigmentation est riche en conséquence sur la peau et la santé générale des personnes qui la pratiquent.

Dans son rapport, l’AFSSAPS relève de nombreuses complications cutanées, à l’instar des dermatophytes, de la gale, des folliculites superficielles ou profondes, des vergetures irréversibles, des acnés, etc.

Antoine Petit ajoute à cette énumération des démangeaisons, des infections, et surtout une hyperpigmentation du dos des articulations, en particulier des doigts et des orteils.

"Ce signe est présent dans 98% des cas de dépigmentation volontaire", écrit-il.

Outre ces complications, Martial Oden Bella souligne que " la destruction du mélanocyte entraîne un risque de cancer de la peau, provoque des vergetures larges très inesthétiques et irréversibles et conduit enfin à la perte de son identité physique qui peut entraîner des problèmes psychologiques".

Pour autant, le fléau tarde à être vraiment pris au sérieux par les autorités publiques des pays du continent.

Cet article est une partie du Dossier sur la dépigmentation de la peau.